Suicides par le feu : retour sur un drame qui secoua Kinshasa
Dans les années 1970, un phénomène inquiétant marqua profondément la ville de Kinshasa. Dans plusieurs communes de la capitale, des jeunes filles prenaient l’habitude tragique de mettre fin à leurs jours par immolation, souvent dans le secret de leur chambre. Ce qui semblait au départ n’être que des cas isolés devint progressivement un véritable problème de société. Beaucoup en vinrent alors à se demander si un étrange esprit de mort ne planait pas sur la ville. Kinshasa découvrait ainsi une manière effroyable de se donner la mort, au point que même certaines familles proches du pouvoir n’échappèrent pas à ce drame. La famille du président Mobutu Sese Seko fut elle-même indirectement touchée par cette vague de suicides qui alimentait les conversations.
À cette époque, certaines jeunes filles supportaient difficilement les reproches ou les sanctions familiales. Une rentrée tardive, une nuit passée hors du domicile ou les remontrances sévères d’une mère, d’une grande sœur ou d’un père pouvaient suffire à pousser certaines d’entre elles vers l’irréparable. Des femmes mariées avaient également recours à cette pratique morbide après une dispute conjugale, une altercation avec une belle-sœur ou une rivalité amoureuse devenue insupportable. Dans de nombreux cas, ce geste apparaissait comme une réponse désespérée à une souffrance intérieure, à un profond sentiment d’humiliation ou à une colère impossible à exprimer autrement.
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Le drame se déroulait généralement dans le huis clos de la maison familiale. La victime préparait souvent son geste à l’avance et profitait de l’absence des proches pour exécuter son plan macabre. Après avoir subi de simples reproches, elle s’enfermait dans sa chambre avec un bidon de pétrole et une boîte d’allumettes. Seule face à sa conscience et à une décision déjà arrêtée, elle s’aspergeait le corps de pétrole avant de craquer une allumette. Une simple étincelle suffisait alors à transformer le corps imbibé en torche humaine. Les cris déchirants alertaient parfois les voisins ou les membres de la famille, mais les secours arrivaient souvent trop tard, surtout lorsque la porte avait été verrouillée de l’intérieur.
Quand les proches parvenaient enfin à pénétrer dans la chambre et à éteindre les flammes, le spectacle était généralement insoutenable. Certaines victimes souffraient de brûlures au deuxième ou au troisième degré. Bien souvent, c’était déjà un corps sans vie que l’on transportait à l’hôpital. Celles qui survivaient restaient marquées à jamais par de graves brûlures qui défiguraient leur corps et leur faisaient perdre ce que la société considérait alors comme leur attrait féminin. À ces blessures physiques s’ajoutaient de profondes séquelles psychologiques qui accompagnaient les survivantes tout au long de leur existence.
Parmi toutes les victimes de cette époque, l’une d’entre elles demeura particulièrement célèbre dans la mémoire populaire kinoise : Marietou. Ancienne rocherette et danseuse renommée qui avait accompagné l’African Fiesta National à l’Olympia de Paris en 1970. Sa disparition tragique bouleversa profondément l’opinion publique. Le chanteur Tabu Ley Rochereau lui rendit hommage en l’immortalisant dans une chanson devenue célèbre, gravant ainsi son nom dans la mémoire de la rumba congolaise et dans l’histoire douloureuse de cette sombre période de Kinshasa.
Samuel Malonga