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Publié par PEDRO

 

L’infinitif ou le participe ?

 

En mai 2017, je me suis intéressé au sujet du mélange de codes, par exemple :

 

https://www.mbokamosika.com/2017/05/code-mixing-2-particules-lexicales-et-particules-grammaticales.html.

 

Cette fois-ci, je m’intéresse plutôt à l’orthographe d’une forme verbale en lingala avec des préfixes bantous et des suffixes en français. C’est le verbe «pembeniser» qui est employé dans au moins deux chansons. La première chanson qui me vient en tête est Nkotela de Tonton Rickos Kinzunga : Nakosala nini lokola apembenisé ngai, tika lelo amema ngambo. Comme vous pouvez constater, je viens d’écrire la forme verbale «apembenisé» avec un accent aigu, ce qui indique une forme du participe passé tel qu’on l’écrit avec les verbes français du premier groupe (verbes dont l’infinitif termine en —er comme manger, arriver, désavouer et bouleverser). D’ailleurs, je ne connais pas un verbe dont la racine est bantoue avec un suffixe verbal français, qui n’appartienne pas au groupe de cette première conjugaison, comme on disait à l’école primaire. Il semble que, chaque fois qu’on fabrique un verbe comme ça, le réflexe est de le classer au premier groupe.

 

La forme «apembenisé ngai» me semble donc naturelle, comme si on accouplait un participe passé à la racine bantoue. C’est-à-dire, c’est comme si la forme correspondait au passé composé français, alors qu’il s’agit d’une forme dite conjointe avec un préfixe a—, la racine —pembeni— et le suffixe —isé. Le préfixe a— désigne la troisième personne du singulier (Il/elle m’a pémbénisé).

 

Dans la chanson Assitu de l’OK Jazz (Nasala nini Assitu odésavoué ngai/Naloba nini okati bolingo pembeni e), Sam Mangwana entonne : «Opembenisé ngai pembeni, Assitu, merci…». Ici, c’est la deuxième personne (Tu m’as pémbénisé…). Je suis sûr que, si quelqu’un écrivait ces formes avec le suffixe de l’infinitif (na-pembeniser yo ; o-pembeniser ngai ; a-pembeniser ngai), personne ne pourrait l’accuser de commettre une faute d’orthographe.

 

Nous pouvons donc dresser la règle suivante : dans les formes verbales dont la racine est bantoue, le préfixe verbal est bantou et le suffixe verbal est français, on peut utiliser, à l’écrit, la forme qui ressemble à l’infinitif (—iser) ou la forme qui ressemble au participe (—isé).

 

Passons à un exemple un peu différent. Cette fois-ci, il s’agit d’une forme où la racine est en français et le préfixe verbal est bantou. Dans la chanson de Papa Noël dans l’OK Jazz intitulée Mobali Malamu (Mobali oyo mobali malamu e, aboyaka te o, akabaka mingi o, aboyaka te o, maboko pete), je croyais que Ntesa entonnait «Najurer (lelo) nalapi, nasi nazwi oyo akoki motema, tika ngai pe namonisa bolingo etondi nzoto». Vous voyez que j’ai mis (lelo) entre parenthèses. C’est ce qu’il me semblait logique et c’est comme cela que je chantonnais ce vers à l’époque où les petits enregistreurs à cassette, qui ne m’appartenaient pas, ne permettaient pas de percevoir exactement ce que le texte disait. Nous avons tous fait cela. Ici, d’ailleurs, le mot lelo est en lingala. Dans beaucoup d’autres chansons, j’aurais rempli ces deux syllabes avec un mot en kizombo.

 

Plus tard, je me suis rendu compte qu’ en effet Ntesa disait, «Najurer —rer —rer nalapi…». Comme les poètes sont des êtres supérieurs (des albatros, comme disait Beaudelaire), Papa Noël a jugé bon de remplir ces deux syllabes avec une répétition de la dernière syllabe du verbe jurer. Est-ce que vous aimez ce que vous voyez dans la transcription de ce —rer —rer ? Moi, personnellement, ça me paraît assez moche et invraisemblable. Essayons donc de l’orthographier différemment : «Najuré —ré —ré nalapi…». Ah ! cette orthographe me paraît plus acceptable et plausible. Donc, peut-être, au lieu d’écrire «najurer», nous devons effectivement écrire «najuré». Par ricochet, au lieu d’écrire «napembeniser yo, opembeniser ngai, apembeniser ngai», il sied d’écrire «napembenisé yo, opembenisé ngai, apembenisé ngai». J’ouvre une autre parenthèse ici pour préciser que le —ré —ré en question n’es pas la note ré de la gamme do-ré-mi-fa-sol-la-si. D’ailleurs, ces deux —ré ne sont pas chantés sur la même note.

 

J’ai dit qu’il s’agit d’une forme qui a l’air du passé composé, qui utilise le participe passé qui s’écrit avec un accent aigu, différent de l’infinitif qui s’écrit avec —er. Dans leurs significations, néanmoins, il n’y a que l’action de pémbéniser quelqu’un qui peut être au passé composé, parce que, quand la chanson de Kinzunga dit «apembenisé ngai», l’action est déjà consommée ; c’est-à-dire, la personne a déjà été pémbénisée. Par contre, quand quelqu’un dit «najuré», le juron ne se consomme qu’au moment où il est prononcé. C’est ce que la philosophie du langage appelle «performatif». Si nous traduisons la chanson Mobali Malamu, nous verrons que ce «najuré» sera rendu au présent : «je jure». Ce qui justifie, d’ailleurs, le lelo que j’utilisais pour remplir les deux syllabes entre «najuré» et «nalapi». Les compositeurs sont vraiment des êtres supérieurs. Nous, les simples mortels, n’aurions peut-être pas pensé à enchaîner la forme hybride «najuré» et la forme «nalapi» en lingala, puisque les deux signifient la même chose. C’est le même pléonasme stylistique que l’on a dans Assitu : «opembenisé ngai pembeni, Assitu, merci…».

PEDRO

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M
Les exemples de Pedro et Anto Nickel dans « Pembeniser », « na jurer » etc, etc confirment la créolisation de nos langues africaines et attestent par conséquent la difficulté de les analyser sainement.<br /> Dire « Nalapi » est plus pur que « Na jurer ». Nalapi étant le présent de l’infinitif kolapa, qui est d’ailleurs le titre de l’article.<br /> À cet égard, je me suis permis de recourir à mes vieilles notes afin de théoriser L’INFINITIF selon la linguistique bantu.<br /> Grammaticalement, l’infinitif est une forme nomino-verbale dont la structure générale est : pn (Préfixe nominal-R (Radical)-a (Finale). Le Pn est de classe 15 ko dans la majorité des langues bantu) Ex : kolapa , il est de class 5 (i., di-…) dans une partie de langues. <br /> Notons que dans les langues bantu, le nombre de classes varie entre 10 et 20. Pour les quatre langues nationales en RDC, on trouve 13 classes en lingala et swahili, et 13 classes en kikongo et Ciluba.<br /> Messager
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M
Erratum. Il existe 10 classes en lingala et swahili, et 13 classes en kikongo et ciluba.
A
Je dois me tromper mais mais je crois que dans nos langues bantoues, le présent et/ou le futur se font avec un pronom suivi de l'infinitif du verbe.<br /> o Kolia --> na(zali) kolia, o(zali) kolia, a(zali) kolia, to(zali) kolia, bo(zali) kolia, ba(zali) kolia<br /> o koloba -> na(zali) koloba, etc.<br /> o Etc<br /> Ainsi, je me dis que, lorsqu'on doit utiliser un mot français, on devrait procéder pareil :<br /> o Jurer devient en lingala "kojurer" -> na(zali) kojurer<br /> o Jurer devient en kikongo "kujurer" -> munu kele kujurer, simplifié en "munu ke jurer" en kikongo ya l’État<br /> Il faudrait trouver les équivalences en swahili et tshiluba<br /> <br /> Il reste le passé où on a une déclinaison, mais là je laisse ça aux linguistes :<br /> o Kolia -> na lie, o lie, etc.<br /> o kobika -> na biki, etc.<br /> On devrait donc peut-être utiliser le participe passé des verbes francisés pour le passé et l'infinitif pour le présent et le futur.<br /> o Présent : nazali ko pembeniser ye<br /> o Futur : No ko pembeniser ye<br /> o Passé : na pemebnisé ye<br /> <br /> J'ai peut-être échafaudé une théorie alambiquée et torturée !<br /> Mais qu'est-ce vous en pensez ?
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A
Merci Pedro pour ces belles explications claires bien que complexes.<br /> <br /> Et surtout d'avoir remis en mémoire le fameux "Maurice Grévisse" :) !
P
Je viens de lire ton commentaire, Antoine Nickel. Ce que tu appelles «présent» dans des formes comme «Nazali kojurer», «nazali koli(y)a», c'est ce qu'on appelle en anglais «present continuous» ou «present progressive», c'est-à-dire, une forme qui décrit ce qui est en train de se dérouler au moment même où la personne est en train de parler. Les grammairiens considèrent que cela relève non seulement du «temps», mais de quelque chose d'autre qu'on appelle «aspect». Donc, quand je dis «je mange», cela ne veut pas dire que «je suis en train de manger en ce moment». L'aspect intervient dans la deuxième phrase. La première phrase, «je mange», peut signifier que «je mange (toujours/souvent/rarement/etc/ de la viande», mais le docteur vient de me conseiller de ne manger que des fruits et légumes. Voilà porquoi je ne mange plus de viande et je ne suis pas en train de manger de la viande en ce moment. <br /> <br /> Le vrai «présent» grammatical, selon les grammairiens, c'est «je mange», parce que les catégories «présent», «passé» et «futur» ne sont pas temporels, comme nous croyions à l'époque de Maurice Grevisse. Je sais que c'est compliqué, parce qu'on utilise des termes qui impliquent une notion temporelle pour signifier une notion purement morphologique. Qu'est-ce que je veux dire par «morphologique»? C'est une question de «forme». Voici un autre exemple. Puisque j'ai parlé de l'anglais, selon les grammairiens, l'anglais n'a que deux «temps»: le présent (I eat) et le passé (I ate). Le futur n'existe pas en anglais. Pour exprimer une idée du futur (temporel) on recourt à des formes avec un auxiliaire (Tomorrow I will eat). Ça, selon les grammairiens, ce n'est pas un «temps» grammatical. C'est une forme qui utilise la forme du présent (eat) précédée d'un auxiliare (will). Cette forme n'est pas la seule qui exprime l'idée du futur temporel en anglais. Je peux dire «Tomorrow I'm eating meat, although the doctor has told me not to» (Demain je vais manger de la viande, bien que le médecin m'en a interdit). Tu vois, donc, que l'idéee du futur est exprimée par la forme qui est, en principe, le «present continuous» qui s'utilise pour exprimer ce qu'il se passe au moment même où l'on parle. C'est le mot «tomorrow» qui nous dit qu'il s'agit d'un futur temporel.<br /> <br /> Cette réponse est déjà très longue, mais je veux terminer avec un exemple bantou. Quelle est la différence en kiswahili entre «ni-na-kula» et «ni-me-kula»?. Selon les grammairiens, ninakula est le présent et nimekula est le passé. C'est-à-dire, le morphème –na– exprime le présent, et le morphème –me– le passé (je suis en train de manger — j'ai déjà mangé). Maintenant, comment dit-on «Je suis fatigué» en kiswahili? —«Nimechoka». Est-ce présent ou passé? La réponse est que «ni-me-choka» est grammaticalement une forme du passé exprimant le présent temporel. Voilà ce que je n'ai pas eu l'opportunité d'expliquer dans l'article sur «najuré» pour ne pas le prolonger. Il y a une différence entre un verbe comme «pémbéniser» et un verbe comme «jurer». <br /> <br /> Merci, Antoine Nickel, pour avoir réagi. Je suis sûr qu'il y a des mbokatiers qui préfèrent ne rien dire, quand bien même ils ne sont pas entièrement d'accord. Si cette explication n'est claire, c'est que je ne suis pas le bon enseignant que je pensais que je suis, et c'est trop tard, car je suis à la retraite il y a dix-neuf ans.
M
Pedro<br /> <br /> En lisant son article je croyais parcourir une page d’une thèse en linguistique. Comme quoi, la chanson congolaise demeure une source intarissable pour les chercheurs. D’ailleurs j’ai maintes fois accordé la permission à de nombreuses personnes qui cherchaient à exploiter nos publications sur mbokamosika.<br /> Une de mes connaissances avait réalisé au début des années ‘70 un mémoire à la Faculté de français dont le sujet était « Les emprunts du français en Kintandu ».<br /> <br /> Messsager
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A
Vous avez raison, ce pourrait être les bases d'une thèse. On voit ici les apports du français sur nos langues et vice versa.