Dans l'ombre des géants : le parcours musical de Mukoko Shora
Né d’un père originaire de la République démocratique du Congo et d’une mère congolaise de Brazzaville, Mukoko Shora fait ses premiers pas dans la musique au sein de plusieurs petits orchestres de quartier. Son talent lui ouvre ensuite les portes de l’orchestre Minzoto de Père Buffalo, où il poursuit son apprentissage. Après cette aventure, il rejoint les rangs d’Isifi Lokole, formation emblématique qui joue un rôle déterminant dans l’orientation de sa carrière musicale.
Le parcours de Mukoko Shora s’inscrit dans une période charnière de la musique congolaise, au moment où la rumba évolue progressivement vers le soukous moderne. Dans la première moitié des années 1970, il apparaît comme guitariste soliste au sein de Isifi Lokole puis dans Yoka Lokole. Isifi Lokole est alors un véritable laboratoire musical. Le groupe développe une musique plus épurée, centrée sur le rythme et les animations, avec notamment l’introduction du lokolé (tambour à fente) dans la rumba moderne. Dans ce contexte, Mukoko Shora joue un rôle discret mais essentiel : sa guitare solo accompagne celle de Manuaku dans structuration des sébènes, ces passages instrumentaux rapides qui font danser le public.
/image%2F0931504%2F20260609%2Fob_201144_schermafbeelding-2026-06-09-234505.png)
Son style est généralement décrit comme fluide et rythmique, dans la continuité de Manuaku Waku, moins démonstratif que certains virtuoses mais très efficace dans l’accompagnement collectif, et ancré dans une logique de dialogue avec la basse et la batterie plutôt que dans une mise en avant individuelle. Il évolue dans une génération marquée par l’influence de Franco Luambo pour la rigueur musicale et surtout de Nico Kasanda, pionnier de la guitare solo congolaise. Ses repères directs restent toutefois Attel Mbumba de Afrisa International et Gerry Gérard Biyela des Bantous de la Capitale, dont il prolonge une certaine élégance dans le jeu.
.Cependant, contrairement à d’autres solistes devenus emblématiques, Mukoko Shora reste dans l’ombre de figures vocales très fortes comme Papa Wemba. Lorsque Yoka Lokolé commence à se disloquer vers le milieu des années 1970, avec des recompositions internes et des départs vers d’autres formations comme Viva La Musica, son nom disparaît progressivement des grandes scènes visibles. Mukoko Shora fait ainsi partie de ces musiciens essentiels mais peu médiatisés qui ont contribué à façonner le son des années 1970 à Kinshasa. Il n’a pas laissé une discographie abondante ni une biographie détaillée, mais son passage dans Isifi Lokolé puis Yoka Lokolé le place au cœur d’une révolution musicale qui lui a permis, dans une certaine mesure, de rivaliser avec Pépé Felly Manuaku, rappelant la joute musicale qui opposa à la fin des années 1960 Nico Kasanda à Guvano Vangu.
Dans l’orbite d’Isifi Lokole, Shora participe ainsi à la réponse musicale face à Pépé Felly Manuaku, sans toutefois atteindre le même niveau de reconnaissance. Son jeu s’illustre dans plusieurs titres marquants du groupe comme « Amazone », « Ainsi va la vie », « 2x2x2 = C’est la vie », « Kania », « Matembele bangi », « Maloba ya bakoko », « Kulupende », « Lisuma ya zazu » ou encore « Mama Wali ». Il enregistre également sa première composition connue, « Soko dikondo », qui témoigne de son ancrage dans cette période foisonnante de la musique congolaise.
/image%2F0931504%2F20260609%2Fob_787de4_schermafbeelding-2026-06-09-234955.png)
Après plusieurs pérégrinations au sein de la scène musicale kinoise, Mukoko Shora est aperçu dans les rangs de Langa Langa Stars aux côtés de Coco et Nana. Fort de l’expérience acquise au fil des années, il fonde en 1983 son propre orchestre, baptisé Face à Face, qui réunit plusieurs musiciens de renom, parmi lesquels Adamo, Maître Payi, Nguma Lokito, Sadiko, Adoli et Lifelo Moto Moto. Malgré la qualité de son effectif, cette formation ne parvient pas à s’imposer durablement et disparaît après une existence relativement brève.
Le talent de Mukoko Shora s’illustre également à travers plusieurs enregistrements marquants de la musique congolaise moderne. C’est lui qui assure la guitare solo dans des chansons de Simaro Lutumba devenues célèbres telles que « Maya ozali coupable ya misère na ngai », « Tshala », « Affaire Kitikwala » et « Bangaka basi ya bato », où son jeu mélodique et inspiré contribue largement au succès de ces œuvres. À l’instar de Dino Vangu dans l’enregistrement de « Faute ya commerçant », Mukoko Shora intervient alors comme soliste invité, sans être membre du T.P. O.K. Jazz. Son apport ponctuel, le temps de quelques séances de studio, démontre l’estime dont il jouit auprès des grandes figures de la musique congolaise, qui n’hésitent pas à faire appel à lui lorsque l’œuvre exige un toucher particulier ou une inspiration nouvelle.
Samuel Malonga