QU’EST-CE QU’UN ETRANGER?
QU’EST-CE QU’UN ETRANGER?
Le texte qui suit est une pièce d’opinion qui ne renvoie pas au titre du roman existentialiste d’Albert Camus—quelqu’un qui est étranger à lui-même, à sa vie et aux règles de la société auxquelles tout le monde, y compris le lecteur, s’attend d’une personne normale. Il s’agit de l’usage du mot étranger tel qu’il peut se concevoir dans certaines situations. La première est comme il se conçoit en fonction de la langue.
Pour faire simple, un étranger est, en principe, quelqu’un qui n’est pas chez lui. Commençons par ces vers d’une chanson de Franco : Soki nakeyi mboka mosusu mopaya atuni ngai ekolo na ngai … (littéralement : Si je me rends dans un autre pays et que l’étranger me demande de quel pays je suis…) Le mot mopaya (l’étranger) ici signifie le citoyen du pays où je suis en visite. N’est-ce donc pas que, quand je suis chez les autres, l’étranger c’est moi, et non pas la personne que je trouve sur place ? Ceci veut dire qu’en lingala, le mot mopaya signifie non seulement le visiteur qui est ressortissant d’un autre pays envers le citoyen de ce pays, mais aussi le citoyen de ce pays envers le visiteur. Les mots signifient ce qu’ils signifient dans l’usage.
Quiconque comprend le lingala et a déjà entendu cette chanson de Franco qui, à l’époque de l’Authenticité congolaise, puis zaïroise, passait en boucle sur les ondes radiophoniques, comprenait ce que le mot mopaya signifiait dans le contexte de cette chanson. Je profite de cette occasion pour demander aux mbokatiers qui lisent ce texte de me préciser de quoi parle Youlou Mabiala dans la chanson Likweyi, au vers qui dit : Mboka mopaya pasi baninga. D’ailleurs, je ne demande pas de précisions. Je veux seulement savoir quelles spéculations, s’il y en a eu, ont circulé à ce propos. Souvent ce qu’on fait dire à une chanson n’est pas nécessairement ce que le compositeur voulait dire, à combien plus forte raison quand il ne s’agit que d’un seul vers d’une chanson. L’expression mboka-mopaya (pays étranger) n’est pas exactement comme mopaya qui se réfère à une personne, comme dans la chanson de Franco ci-haut.
Dans le groupe nominal mboka-mopaya, le mot mopaya est un adjectif ; en linguistique bantoue, on parle parfois de relatif. Ce ne serait pas la même chose si on disait mboka ya mopaya, dans lequel cas le mot mopaya serait un déterminatif. Nous avons là tout un problème, parce que l’expression mboka-mopaya pourrait en fait s’écrire mbok’a mopaya dans lequel cas il s’agirait exactement d’une forme élidée de mboka ya mopaya. J’espère que Youlou Mabiala, qui a écrit la chanson Likweyi dans l’OK Jazz et qui l’a chantée avec Franco en deuxième voix, ne parle pas de lui-même, étant congolais de l’Afrique équatoriale française. Ce serait un péché contre l’esprit du Grand Kabasele qui a chanté que le fleuve n’était pas une frontière, mais plutôt une voie de communication. Maintenant je profite de cette occasion pour demander aux mbokatiera à qui Verckys Kiamwangana se réfère quand, dans la chanson Bankoko Baboyi, il dit Yo pe mopaya tokowela nini/chance na ngai ya bakoko. Une fois de plus, il ne s’agit pas de me dire une «vérité». Il suffit d’énoncer ce que les uns et les autres ont véhiculé à cette époque-là. S’il y a eu plus d’une interprétation, mieux.
Le terme technique d’un mot tel que mopaya en lingala est énantionyme ou énantiosème, c’est-à-dire un mot à deux sens opposés ou inverses ; un mot qui prend un sens contraire selon le contexte. Dans la chanson Inoussa, Simaro Masiya a pédagogiquement pris soin de préciser le sens qu’il prête à ce mot : Nazali mopaya o moleki nzela (Je suis un étranger ; je ne suis que de passage). Y a-t-il d’autres énantionismes ou énantiosèmes en lingala qui vous viennent à l’esprit ? Y a-t-il une autre chanson dont vous vous rappelez qui parle de mopaya dans un des sens ?
L’autre cas d’énantiosémie que nous connaissons tous et qui est cousin du mot mopaya dans la chanson de Franco citée au début, c’est le mot hôte en français. Un hôte est la personne qui reçoit quelqu’un chez elle. La personne reçue est aussi un hôte. Voilà pourquoi je dis que c’est en fonction de la langue. En kikongo, du moins dans mon kikongo, puisque le kikongo a tellement de variantes que je ne peux pas savoir s’il en est autrement dans une autre variante, le mot nzenza (mopaya, l’étranger, l’hôte [celui qui est reçu chez autrui]) n’est pas un énantiosème. Celui qui le reçoit, celui qui est chez lui, dans son pays, est un ntungi. Littéralement, ce mot signifie celui qui a construit, puisque le verbe tunga signifie construire quand il ne signifie pas coudre. Le mot ntungi signifie aussi souvent quelqu’un qui n’est pas chez lui, mais qui est resté ailleurs si longtemps qu’il est devenu quelqu’un qui appartient désormais à la place où il fut jadis un visiteur. Voilà pourquoi, depuis que les mabanga ont envahi la rumba congolaise, quand un musicien congolais dit «Bana ya Paris, bana ya Montreux, bana ya Lausanne, ndenge naleli bino !», il se réfère à des congolais.
Revenons au mot hôte, qui est énantiosémique en français. En kikongo, nous venons de le préciser, nous avons ntungi et nzenza. En anglais, le mot host, qui est le cognat du mot français hôte, fut aussi un énantiosème dans l’anglais archaïque. L’autre sens de ce mot, qui signifie celui qui est chez autrui, est de nos jours le mot guest. En portugais, par contre, le cognat du mot hôte, nommément le mot hóspede, signifie celui qui est reçu chez autrui. Celui qui reçoit l’autre chez lui est anfitrião.
Récapitulons donc :
français : chez autrui chez soi
lingala : mopaya mopaya ; nkóló ndako/mboka
kikongo : nzenza ntungi
portugais : hóspede anfitriã(o)
anglais : guest host
L’énantiosémie n’est pas exhaustive
PEDRO