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Publié par PEDRO

DE L’INUTILITE DES CONTRATS POUR LES MUSICIENS

Dans un entretien de 1985 (https://www.youtube.com/watch?v=fc6nQ4DOSo0), Franco explique à deux journalistes de la Voix du Zaïre pourquoi il ne signe pas de contrat avec aucun de ses musiciens. Si un homme politique achète des instruments pour un de mes musiciens, dit-il, je ne pourrai pas m’y opposer ou le traduire en justice pour non-respect du contrat.

Ce ne sont pas ses mots exacts, mais c’est exactement ce qu’il veut dire. Lui-même avait signé un contrat de dix ans à l’époque coloniale avec une de ces éditions tenues par des promoteurs grecs. Après l’indépendance, Justin-Marie Bomboko (est-ce un autre Bomboko ?) l’aida à rompre les liens avec ce contrat que les deux considéraient comme défavorable à Franco.

Voilà ! Un homme politique peut t’aider à te libérer d’un contrat à tout moment. S’il s’agit d’un militaire, comme un capitaine Denis Ilosono, mieux. Mais le manque d’un contrat veut dire que, si Franco apprend par le bouche-à-l’oreille qu’un ouest-africain vient d’offrir des instruments à Mavatiku, il peut le limoger sur le champ sans lui poser des questions sur cette affaire. Il peut même suspendre Ndombe parce que, selon l’information dont il prend vent, Ndombe est l’un des chanteurs qui conspire avec Michelino pour utiliser ces instruments sans en informer le chef.

Franco donne l’exemple de Lutumba qui lui communique et lui demande la permission de créer son propre label dénommé Masiya. J’ai autorisé cela, dit-il. Ce que je n’aime pas, c’est des gens qui font des choses à mon insu et restent dans l’OK Jazz pour créer quelque chose d’autre tout en profitant de la notoriété de l’OK Jazz. Même Ntesa m’a demandé la permission de faire des enregistrements à part, et j’ai autorisé

Les journalistes veulent savoir pourquoi ce ne serait pas Franco lui-même qui aurait eu l’idée d’octroyer à un musicien comme Lutumba la possibilité d’avoir sur le côté son propre label. Franco croit qu’il sied que l’idée vienne du collaborateur ; pas de lui.

Dans un documentaire (est-ce sur Papa Wemba ? je ne sais plus), Verckys dit : Au Zaïre, personne ne respecte les contrats, ni les musiciens, ni les patrons. Donc, si un musicien ne me plait pas, je le limoge tout simplement. Voilà pourquoi il peut suspendre Maxime Soki Vangu de son propre orchestre, pour que celui-ci s’enflamme jusqu’à non seulement se séparer des Editions Vévé, mais aussi penser à changer le nom de l’orchestre.

Verckys savait que cet incident allait provoquer la dislocation de Bella-Bella et la création de Lipua-lipua. Et pendant que Lipua-lipua était en marche, il pouvait se donner la liberté de suspendre l’accompagnateur, de sorte que les musiciens entrent en panique et se débrouillent pour trouver in extremis Mombasa Vata pour le remplacer. Entretemps, le malin sait où faire inscrire le nom d’un orchestre comme sa marque déposée, et les musiciens n’en savent rien. Comme ça, quand il veut que le trio Nymuki devienne les Kamalé et qu’en même temps l’orchestre Lipua-lipua continue (puisque le pays est plein de talents), Mulembu ne peut pas réclamer le droit au nom Lipua-lipua, qui est le titre d’une de ses chansons dans Bella Bella. De la même manière, si le trio Madjesi veut chanter Chérie Ana eh chérie Luta, c’est du plagiat, parce qu’en dépit de l’authenticité, ça c’est Chérie Ana eh Chérie Ana. Je ne sais pas comment le titre de cette dernière chanson (Sosoliso) a été retenu comme nom d’orchestre par le trio Madjesi, étant une propriété de l’orchestre Vévé.

Néanmoins, Verckys, lui, insiste sur les contrats. Il les signe avec ses employés. Comme ça, si Papa Noël vient se plaindre que les musiciens de l’orchestre devenu plus tard Kiam étaient ses musiciens, il peut lui demander de montrer le contrat qu’il a signé avec eux. Et vous savez pourquoi Verckys dit qu’au Zaïre personne ne respecte les contrats ? Parce qu’il ne cessait de répéter que le contrat qu’il avait signé avec des européens continuait à être respecté et qu’il continuait à percevoir ses droits d’auteur des décennies plus tard. C’est-à-dire, les gens qui pouvaient faire respecter les contrats et inculquer à la société une culture de respect de contrats préfèrent se targuer de l’impossibilité d’une société africaine faire comme les européens.

Finalement, il y a cet entretien où l’un des derniers solistes de l’orchestre Bella Bella (un neveu direct de Johnny Bokelo) raconte l’épisode qui, selon lui, a été le chant du cygne de l’orchestre. Soki Vangu signe un contrat avec Papa Wemba. Donc, il a de l’argent et il peut sponsoriser un artiste. Chaba, son fidèle bassiste de je ne sais combien d’années, a besoin de meubles et veut un emprunt. Soki Vangu refuse, à l’instigation de, devinez…, Tabu Ley. Ce sont des meubles, bon sang ! Ce n’est pas un camion que Kwamy avait demandé à Franco, à en croire la chanson Course au Pouvoir.

P.S. Chaque fois que je présente des interprétations des faits ou spéculations sur la musique congolaise, je souhaite sincèrement que les gens me disent ce qu’ils en pensent, surtout s’ils identifient une interprétation déplacée et exagérée ou un fait manqué. La semaine passée, j’ai tapé sur Google «Quel est le nom complet de Bipoli ?». L’IA me répond : Mfumutaku Bipoli. Or, je savais qu’il avait un nom très portugais qui terminait en –ães. J’ai donc balancé sur le groupe WhatsApp des ressortissants de ma contrée (au lieu de poser la question) qu’il s’appelait Magalhães. Automatiquement un des cousins (pour ne pas dire camarades) dit que ce nom était plutôt Guimarães. Un autre cousin (pour ne pas dire camarade) précise que son nom complet était Pedro Amado Guimarães, et, comme nous tous, il a profité de l’authenticité pour se coller le nom un peu plus kilométrique de Pépé Bipoli na Fulu Mfumu Ntaku. C’est à ce type de correction que j’aspire chaque foi que j’écris.

 

PEDRO

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P
Merci beaucoup, Antoine Nickel. Ton commentaire est exactement le genre de précision qui m’intéresse. Je savais que Maxime Soki n’a pas changé le nom de son orchestre. Voilà pourquoi j’utilise un style qui essaie toujours de montrer que je ne suis pas sûr de ce que j’énonce. Ce que j’ai fait, c’est prêter à Verckys l’intention de disloquer Bella Bella. J’ai suivi un entretien de Danos Canta Nyboma où il explique pourquoi le Trio Nymuki a quitté Bella Bella. Après sa suspension, Soki Vangu a convoqué une réunion et a proposé aux collègues qu’il voulait changer de label. Je n’ai pas revu l’entretien, mais je crois que c’est la première fois qu’il a parlé de Mousoso (mouvement Soki et Soki). C’était pour se réapproprier son orchestre, pour ainsi dire. Les Nyboma n’ont pas apprécié cette tentative de réaffirmation. Je crois, donc, que Verckys était sûr que les autres quitteraient Bella Bella. <br /> <br /> Je savais aussi que ce n’est pas Verckys qui a donné le nom de Lipua Lipua. Au cours de l’entretien auquel je fais allusion, Nyboma a même affirmé que, malgré toute la reconnaissance qu’on doit à Verckys comme celui qui a donné à d’innombrables jeunes artistes et petites formations musicales la chance de se développer (ce que, d’ailleurs, Verckys disait tout le temps et qui devait rester dans la mémoire collective comment étant sa plus grande contribution à la musique congolaise), c’est aussi lui, avec le conseil de Denewade, qui détruisait les orchestres.
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M
Pedro<br /> Nous sommes issus de la tradition orale. Tout est basé sur la parole donnée.<br /> Les contrats écrits ne sont jamais encrés dans nos usages, malgré les formations scolaires.<br /> Talela ngai kaka, tout dépend de la bonne volonté de celui ou de celle qui est en position de force. On est parfois gêné de réclamer un contrat avant de rendre service, de peur de perdre l'opportunité.<br />
P
Il nous faut, par ailleurs, avouer que l’absence de contrats ou le non-respect des contrats a probablement été à l’origine de certains chefs-d’œuvre de la musique congolaise. Les fleurs du mal, comme dirait l’autre. Je pense à cette merveilleuse chanson de Youlou intitulée Loufoulakari, qui commence avec ces paroles non-chantées : Mwana ya mbanda, beta ye egogo malembe, noki akoya kobelela mboka mobimba. C’est-à-dire, dans la musique congolaise, les grands traitent les jeunes musiciens comme des enfants. Cependant, même les artistes qui se sont fait remarquer dans la tendre adolescence, comme Evoloko et Muzola-Ngunga devenus célèbres à 14 ans, n’étaient plus des enfants par le seul fait qu’ils travaillaient la nuit. Si un adolescent compose une chanson qui dit «Ngai mobali natikali, Hélène bolingo, na Saint-Jean ngai na Dendale», est-ce un enfant ? Il se considère mobali, alors que, sémantiquement, mobali est classifié comme mâle et adulte.
A
Bonsoir Pedro,<br /> <br /> Merci de ta réponse qui m'apprend une de ces belles anecdotes que je raffole : Musoso voulait donc dire "Mouvement Soki et Soki".<br /> Moi qui croyais que c'était le nom d'une personne chère à Maxime Soki !<br /> <br /> A noter aussi la grosse arnaque de Verckys qui faisait rééditer les chansons de son écurie en Europe en s'attribuant leur paternité en tant que auteur ET compositeur pour empocher les droits.<br /> Alors qu'au Congo il apparaissait comme un mécène généreux.
A
Bonjour Pedro,<br /> <br /> Je viens de lire ton article que j'ai apprécié.<br /> Je me permets néanmoins de contester quelques faits.<br /> <br /> Tu écris : " ... Voilà pourquoi il peut suspendre Maxime Soki Vangu de son propre orchestre, pour que celui-ci s’enflamme jusqu’à non seulement se séparer des Editions Vévé, mais aussi penser à changer le nom de l’orchestre."<br /> <br /> Soki Vangu n'a jamais changé le nom de l'orchestre qui est demeuré "Bella-Bella", même s'il y a adjoint une précision "des Frères Soki".<br /> Car, avant même de rejoindre l'écurie Vévé, Maxime Soki avait pris le soin de déposer et faire enregistrer le nom de Bella-Bella qui lui appartenait.<br /> Maxime voulait que tous les autres membres du groupe (surtout Danos, son frère de cœur) le suive en quittant l'écurie Vévé, mais Verckys a été plus malin pour les retenir.<br /> <br /> Et pour info, ce n'est pas Verckys qui a donné le nom "Lipua-Lipua" au groupe, ce sont les musiciens eux-mêmes en référence à la chanson de Mulembu, mais Verckys s'est empressé d'aller déposer le nom, sans que le groupe ne s'en rende compte.<br /> Ils s'en sont rendus compte quand ils ont voulu quitter l'écurie Vévé et que Verckys leur a signifié que le nom du groupe lui appartenait juridiquement et qu'ils ne pouvaient continuer à l'utiliser.<br /> Ils ont donc choisi le nom de "Kamalé", une chanson de Danos Nyboma dans Lipua-Lipua, nom que Nyboma a été vite déposer pour éviter la mésaventure précédente.<br /> <br /> Et en passant, le titre d'une chanson n'est pas une propriété intellectuelle de l’Éditeur, ni de l'auteur, Verckys n'a pas préempté le nom de Lipua-Lipua parce que c'était une chanson sortie sous son label, mais parce qu'il a déposé en tant que nom de l'orchestre.<br /> <br /> La seule contrainte est l'utilisation d'un nom d'orchestre déjà enregistré, rien d'empêchant d'y accoler un préfixe ou un suffixe pour créer un nouveau nom : Pépé Ndombé a même créé "Afriza'm" à son départ de l'Afrisa, il a dû changer le nom uniquement parce qu'il souffrait trop de la confusion engendrée et surtout de la comparaison avec la maison mère. <br /> <br /> De plus, Verckys n'avait aucun droit d'interdire l'utilisation du nom "Sosoliso" au Trio Madjesi.<br /> Tout comme Evoloko ou Parions ne pouvaient interdire l'apparition d'un Orchestre Eluzam, voire encore Bansomi Lay-Lay.<br /> <br /> Sex-Madjesi (ou chérie Luta) n'était pas un plagiat en tant que tel mais plutôt une reprise ou plutôt une reproduction d'une chanson (œuvre phonographique) sans l'accord de l’Éditeur. Ce qui est interdit et bien indiqué sur chaque 45T ou 33T. Mais Mario croyait que c'était juste pour amuser la galerie !<br /> <br /> Enfin, concernant Bipoli, je ne crois pas qu'il ait eu un nom congolais car, dans sa famille, ils avaient gardé la nationalité angolaise, comme bon nombre de ressortissants angolais tels que les Holden. Ce qui n'était nullement interdit par la loi zaïroise.<br /> Il s'est affublé le nom de "Mfumu Taku" pour imiter Kester qui avait pris le nom de "Nkwa Mambu".<br /> Ce n'était pas son nom d'état-civil. Avant d'arriver dans Viva La Musica, on l'appelait "Pépé Nkosi" à Ndjili, de par son prénom "Pedro", inspiré par un autre Pedro (Félix Manuaku, alias Pépé Felly).<br /> <br /> Voilà ce que je voulais dire à propos de ta réflexion.
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P
Pendant l'entretien, Franco dit que, selon son contrat avec la maison d'édition, il percevrait 25 centîmes. Il ne précise pas s'il s'agit de 25 centîmes par mois ou par enregistrement. En principe, dans un système capitaliste, le contrat doit profiter plus à l'employeur qu'à l'employé. L'employé doit se considérer comme chanceux d'avoir un emploi, parce qu'il y a d'autres personnes dans la société qui n'ont rien. C'est comme ça, même à Motown. Toutes ces célébrités que nous connaissons, les Diana Ross, les Lionel Richie, etc., se sont fait exploiter. Mais, grâce aux contrats, même éyant été exploités, ils se sont enrichis. C'est ce qui devait arriver à tous ces talents dans chaque ensemble à Kin. Vous vous imaginez le travail que chacun de nos artistes a investi dans la musique? Cependant, même sans signer des contrats, Franco prenait soin de ses collaborateurs, à sa façon. Dans un entretien, Ndombe a dit que Franco lui a donné tout un camion de casiers de bière au moment où il a intégré l'OK Jazz, pour qu'il soit financièrement indépendant. Même si Franco ne l'avait pas fait, lui Ndombe n'avait plus rien à faire puisqu'il était très découragé par l'échec du projet d'Afrizam. Et porquoi cet échec? Parce qu'il n'y avait pas de contrat. Les musiciens qui l'avaient pourtant encouragé à quitter Rochereau pour qu'ils commencent leur propre mouvement, ne se sentaient pas redevables. Attel venait de s'empoisoner et Dino Vangu pouvait ne pas venir à un concert, s'il le voulait. Dans un autre entretien, Sam Mangwana dit qu'il a signé un contrat de deux ans avec Franco, quand certains musiciens de l'OK Jazz sont allés créer le projet Somo-somo. Il faut donc dire qu'il y avait des contrats avec certains musiciens et pas avec d'autres. Dans un autre entretien qu'on a suivi sur ce plateau, Baramy nous dit que Franco est allé avec lui à AZDA et il est en sorti avec une VW, au début de sa carrière dans l'OK Jazz. En somme, je crois que Franco avait quand-même une espèce de contrat avec ses musiciens, mais, en l'absence de contrats signés, rien ne l'engageait, lui, à respecter quoi que ce soit, s'il fallait se séparer d'eux. Même Verckys respectait quand-même ses engagements. Chaque fois qu'il a utilisé Pépé Kallé dans les chansons au sein de Bella Bella, de Lipua Lipua ou dans l'orchestre Vévé, sans que celui-ci quitte l'Empire Bakuba, je suppose qu'il s'agissait de bons contrats.
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M
Pedro<br /> Merci pour la pertinence de ton article. En ce qui me concerne, je commencerai par la fin, c’est-à-dire par Bipoli. « Mfumu Ntaku » est aussi le surnom que s’était affublé APONGA , l’ancien Président de V.Club, , bien avant Bipoli. S’agissant de son nom de famille, je savais qu’il était d’origine Angolaise, mais au point où tu l’a détaillé.<br /> Revenons sur les contrats dans la musique congolaise pour noter d’emblée qu’il existe une sorte d’omerta à ce sujet. Aucun musicien, aucun chef d’orchestre, aucun éditeur ne nous a jamais révélé quel était le salaire moyen d’un musicien. Tout ce que l’on sait est qu’avant l’indépendance, les musiciens percevaient les salaires auprès des éditeurs européens installés au Congo.<br /> Après l’indépendance, s’est installé une véritable anarchie dans la gestion de l’industrie de Musique. Verckys à travers son interview diffusée sur notre site avait déclaré qu’au sein de l’OK-Jazz, il ne percevait aucun salaire. Il se débrouillait en revendant les produits de beauté achetés lors des voyages. Je suis certain que cette situation a prévalu dans toutes formations musucales.<br /> Pour établir un contrat, il faut d’abord déterminer les salaires des musiciens en tant que travailleurs d’une entreprise qu’est l’orchestre. Je trouve que c’est la raison principale de la non- existence des contrats au sein des formations musicales.<br /> Comme beaucoup de musiciens sont encore en vie, il serait souhaitable qu’ils nous édifient là-dessus, dans le cadre du travail de mémoire.<br /> <br /> Messager
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M
Erratum <br /> Lire:à propos de Bipoli: mais pas au point où tu l'as détaillé.