Première voix, deuxième voix
Première voix, deuxième voix
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Dalienst et Jarria
Quand nous étions des enfants, déjà à l’âge de sept ans, nous chantions dans des chorales des églises où, même sans avoir appris à lire les notes sur une portée, il y avait toujours quatre tessitures : soprano, ténor, baryton et basse. Il y a des fois, on parlait aussi de la tessiture contralto. Je vous assure que quiconque n’a pas été à une école de musique ne sait pas ce que c’est. Même aujourd’hui, nous ne savons pas ce que c’est. J’ai tapé sur Google la question suivante : Andrea Bocelli et Luciano Pavorotti sont-ils des sopranos ou des ténors ? La réponse : Ils sont des ténors. Néanmoins, dans nos chorales, nous croyions que la voix appelée «ténor» était plus féminine que masculine. Nous avions tort.
Puis, nous sommes allés aux centres commerciaux poussiéreux communément dénommés «kimbala zolele» et le chant boucher ou soukous de la musique profane que les haut-parleurs vomissaient était invariablement sur deux voix seulement. Lobi nazalaki «mon frère», lelo nakomi opposition. Très simple : une première voix et une deuxième voix. Aucun terme italien compliqué. Et tout le monde savait que la première voix est plus aiguë que la deuxième voix. La deuxième voix est plus grave que la première voix. Plus tard, occasionnellement, on avait des chansons avec une troisième voix sur certains vers ou segments dans une chanson ou une autre. Si cette troisième voix était plus aiguë que la première voix, on pouvait encore l’appeler «ténor». On pouvait aussi avoir une troisième voix plus grave que la deuxième voix (avec des gens comme Pépé Kallé, Madilu ou même Franco).
Je vous rappelle qu’à l’époque des chorales, nous croyions que la voix appelée soprano était aussi une première voix, parce qu’elle nous semblait être la voix «normale» d’une chanson. C’est-à-dire, la voix dans laquelle une chanson serait exécutée si on était seul. Il y a évidemment des chansons qu’on ne parvient pas à fredonner soi-même sans penser à une autre voix s’il faut que cette mélodie nous plaise dans la tête. Tout ceci est très abstrait et subjectif. Nous avons donc décidé d’imposer une certaine méthode à l’identification de que c’est qu’une première voix, la voix «normale».
Le premier exemple auquel nous allons recourir est la chanson «Jarrya». Elle est chantée par deux personnes sur la même voix. Aussi longtemps que les deux personnes chantent la même voix, nous pouvons donc dire que cette voix-là est la première voix, jusqu’au premier segment où un des deux chanteurs monte et l’autre descend. C’est le segment «Tantine Céliya ah». Ce segment est le pinacle d’une gradation qui commence avec le segment «Awa na se», suivi par le segment «Nzambe se Tata», suivi par le segment «Nzambe se Mama», débouchant sur le pinacle «Tantine Céliya ah». Disposons donc ces segments de bas en haut :
4. Tantine Céliya ah (deux voix)
3. Nzambe se Mama (une seule voix)
2. Nzambe se Tata (une seule voix)
1. Awa na se (une seule voix)
Puisque ces segments vont en crescendo, nous pouvons dire que la première voix est celle qui monte au segment «Tantine Céliya ah», puisqu’elle est dans la continuité de la gradation. Celle qui descend est la deuxième voix. À partir de la, évidemment, les deux voix continuent à se séparer dans les segments «Demba ah ah Jarrya ah/Rose Bernadette/Ata ko tolingani/Baboti Nzambe ya se/Tokotosa se bango». Puisque nous avons déjà établi que la voix plus aiguë est la première voix, cette logique peut continuer aussi dans les segments que nous venons d’annoncer.
Écoutons maintenant une autre chanson, notamment La Vérité Blesse. Cette chanson est aussi chantée par plus d’une personne sur la même voix au long de tous les couplets, jusqu’au refrain : «Taty eh Taty eh ngo kamata nga/Nayoka mwa nzoto oh». Nous constatons que les voix ne se séparent en première et deuxième voix qu’à partir de «…mwa nzoto oh». Même «Nayoka…» est encore chanté sur la même voix. Maintenant, puisque nous n’avons pas la gradation que nous avons décrite dans Jarrya, il nous faut décider si la voix qui monte est la première. Qu’elle est la voix qui nous semble être dans la continuité de «Nayoka…» ? Je soutiens que ce n’est pas celle qui monte à «…mwa nzoto oh», mais l’autre voix. D’ailleurs, on ne peut pas dire que cette partie du segment descend. Elle est plutôt médiane, dans la continuité de «Nayoka…». Si on prête attention, on sentira qu’il y a une troisième voix qui descend seulement au dernier «oh».
Je sais que c’est un peu subjectif et je vous prie, chers mbokatiers, de donner votre avis (tout aussi subjectif). Cette théorie n’est pas comme a2+b2=c2 où c est l’hypoténuse dans ce théorème que les grecs sont allés copier à la bibliothèque d’Alexandrie et auquel ils ont donné leur nom parce que les égyptiens avaient cette tendance où tout était société secrète comme la Rosecroix.
Fermons la parenthèse de Pythagore et examinons une chanson où une seule personne chante la première partie de la chanson jusqu’à ce qu’une autre voix intervienne. Dans la chanson Bakake, Mpongo Love chante seule au début et continue à chanter lorsque l’autre voix intervient. Ici, c’est beaucoup plus facile de décider quelle est la première voix : c’est la voix de Mpongo Love dans la continuité.
Mpongo Love seule : Motema mwa ngai moke(yi) na ngele, motema mwa ngai.
Mpongo Love avec l’autre voix : Mabanzo ma ngai make(yi) na ngele mabanzo ma ngai.
On sent que la voix qui monte est cette que j’appelle «l’autre voix». Donc, la première voix ne peut pas être cette autre voix, mais plutôt celle que Mpongo Love chante dans la continuité. Il y a évidemment avec une note plus haute notamment sur le –ba– de «mabanzo», mais dans la continuité, pour ainsi dire. C’est-à-dire, très clairement, l’idée que la voix plus aiguë est toujours la première voix était erronée. À propos, sur disque, cette autre voix peut aussi avoir été chantée par Mpongo Love elle-même sur une autre piste après le premier enregistrement. Le fait que cette voix peut avoir été enregistrée en reprise consolide l’idée qu’elle ne peut pas être une «première» voix. Pendant un concert, il faut qu’une autre personne la chante.
Dans la chanson Dikando, Emeneya aussi chante seul au début, jusqu’à ce qu’une autre voix intervient sur certains vers, notamment «Barêva ngai na mawa bampangi boyebaka» (je ne suis pas sûr que le texte dit ça). C’est l’autre voix qui monte et, dans la continuité, Emeneya descend. Selon notre théorie, on ne peut pas dire qu’Emeneya chante la deuxième voix dans cette chanson, puisqu’il chante seul les autres vers. La continuité de la voix d’Emeneya se sent plus quand il chante «Mabanzo ma ngai manso epayi na yo» et enchaîne «Papa ah ah pongi naz(u)wa te». Ici, l’autre voix montante intervient une fois de plus et Emeneya descend. Selon cette théorie, on ne peut pas dire qu’il chante la deuxième voix, puisqu’il est dans la continuité des autres vers qu’il chante seul. Et quand il chante seul, sa voix ne peut pas être une deuxième voix.
Finalement, prenons une chanson qui est chantée dès le début par deux personnes. Je veux que les mbokatiers me disent quelle est la voix qui doit être considérée comme étant la première voix dans Djemelasi. «Nakota makanisi eh depuis toboyana/Nakoyeba tina te oh mama kanisa/Towuti Gbadolite pantalon na mokaba/Ondima ngang’a Nzambe lopete na mosapi/…». Personnellement, quoique cette chanson commence avec deux voix qui chantent en même temps, je ne sais pas laquelle est la première voix dans les couplets. Au refrain, c’est un peu plus facile, parce que je peux dire que la voix qui est plus proche de celle qui entonne (Nalembi nakobelela mama ah/Obombami wapi oh …) sera la première voix. Remarquez aussi que le refrain n’est pas exactement dans la continuité des couplets, comme s’il s’agissait d’une autre chanson.
PEDRO
RÉACTION DE SIMBA NDAYE
Il existait une autre particularité dans la chanson congolaise : celle de l’interversion des voix. Mais seules des oreilles averties pouvaient les percevoir.
La technique (car c’était une vraie technique) consistait pour les chanteurs, l’espace d’une strophe et en plein milieu d’un couplet ou d’un refrain, à échanger les registres : la première prenait la seconde et vice-versa.
L’exemple qui me vient à l’esprit se trouve dans la chanson ‘’Ata na yebi’’ de Michel Boyibanda et l’Ok-Jazz.
En duo, Vicky Longomba et Michel Boyibanda : Ngai Valenta Ata na yebi nionso, Mobali nakolinga azali na mwasi na ye, Na koki kovanda te o, Nayebi bolingo ezali kosala ngai.
Or, à la dernière strophe, ils inversent les voix : Noki na miboma pamba na mabanzo.
Idem dans la deuxième partie du couplet, en reprenant la même posture du début : Ngai Valenta motindo na lingi mobali oyo. Na koki kobanga te likambo ekoyela ngai. Fernand nayebi akolinga kaka ngai.
Et là, même inversion : Tika o na landa mouvement o o ya bolingo.
Cela n’avait l’air rien comme çà mais c’était une véritable science.
En revanche, Djemelasi pose un problème. Gilbert Youlou Mabiala et Camille Lola Checain ont choisi leurs registres, l’un la première voix et l’autre la deuxième. D’ailleurs, c’était immuable dans l’Ok Jazz, l’un et l’autre n’ayant que très rarement varié de registre.
Or, il m’a toujours semblé que, dans cette chanson, entre les deux voix des couplets, il y’avait de la place pour une voix intermédiaire. Par simple jeu, je m’y exerçais souvent et ça marchait. Enfin…selon moi.
SIMBA NDAYE