Déluge à Kinshasa
Kinshasa, la gigantesque capitale congolaise, s’étend à perte de vue sur les rives du majestueux fleuve Congo. Autrefois appelée Léopoldville, la ville fut jadis le joyau de l’Afrique centrale, la perle noire ou encore le fameux "Poto moyindo" ce petit Paris tropical qui faisait rêver tout le continent. Les voyageurs d’Afrique venaient y chercher le rythme de la rumba, le rire des marchés, la ferveur des nuits kinoises. Mais cette ville légendaire, autrefois symbole de modernité, se présente aujourd’hui comme un miroir brisé, une métropole livrée à elle-même, devenue la vitrine douloureuse d’une insalubrité grandissante.
Les années ont passé, le temps a changé, et avec lui le climat. Le soleil, autrefois généreux, brûle désormais comme une torche. L’air est lourd, suffocant, saturé de poussière et d’humidité. Puis, soudain, sans prévenir, le ciel se déchire : la pluie s’abat, torrentielle, rageuse, comme pour se venger de tant d’abandon. Ce n’est plus une bénédiction, mais une épreuve. À chaque saison des pluies, Kinshasa se transforme en un vaste champ d’eau et de boue.
Les gouttes tombent d’abord doucement sur les tôles ondulées des maisons, puis deviennent des marteaux. En quelques minutes, les ruelles se changent en rivières, les avenues en fleuves furieux. Les caniveaux, bouchés par les ordures, débordent aussitôt. Les sacs plastiques, les détritus, les carcasses de vieux objets domestiques flottent à la surface comme une armée d’ombres muettes. L’eau entraîne tout sur son passage : les déchets, les espoirs, parfois même les vies.
Dans les communes populaires de Masina, Matete, Ngaba, Selembao tout comme au centre-ville à la Gombe, les habitants se battent contre l’eau parfois à coups de seaux et de planches. Les adultes, résignés, regardent leurs maigres biens emportés par le courant. Dans certains quartiers, les murs des maisons s’effondrent sous la pression, laissant les familles sans abri. Les routes principales, déjà défoncées, se couvrent de cratères que les automobilistes évitent comme des pièges.
La pluie révèle alors la misère enfouie sous la poussière des jours secs. Elle dévoile tout : l’absence d’infrastructures, l’indifférence des autorités, la pauvreté d’un peuple qui s’adapte à l’invivable. Les grandes institutions ne sont pas épargnées. Le Palais du Peuple, siège du Parlement, voit ses marches disparaître sous les eaux boueuses. Les boulevard Triomphal et Lumumba deviennent des torrents. Même la Kinshasa Arena, ce projet de modernité inachevé, se transforme en bassin géant où stagnent les eaux de pluie.
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Kinshasa ne respire plus, elle suffoque. Chaque averse rappelle la fragilité d’une ville tentaculaire qui s’est développée de façon anarchique, sans plan, sans égouts, sans vision. Les déchets s’amoncellent dans les ravins, les marchés, les carrefours. Chacun jette où il peut, faute de service de collecte. Les rivières Ndjili, Funa, Tshangu, Makelele, Kalamu et leurs affluents sont devenus des égouts à ciel ouvert. Quand elles débordent, elles emportent avec elles des tonnes d’ordures qui vont se jeter dans le fleuve Congo, souillant jusqu’à son grand cours.
Et pourtant, malgré tout, la vie continue. Les vendeuses replient leurs étals, les taxi-bus klaxonnent dans les mares d’eau, les enfants rient sous la pluie. C’est cela, Kinshasa : une ville blessée, mais vivante, une ville qui refuse de mourir. À chaque accalmie, les nuages se dissipent, le soleil revient, et la cité reprend son tumulte. Mais au fond des esprits, la même question revient : jusqu’à quand ?
Jusqu’à quand cette capitale de plus de quinze millions d’âmes, bâtie sur la grandeur d’un fleuve, restera-t-elle prisonnière de ses eaux ? Jusqu’à quand l’homme continuera-t-il à détruire ce que la nature avait offert de plus majestueux ? Car si la pluie de Kinshasa lave parfois les visages, elle révèle surtout les blessures profondes d’une ville qui, autrefois reine de l’Afrique, peine aujourd’hui à retrouver sa dignité.
La pluie du 4 novembre dernier a montré, une fois de plus, l’ampleur du désastre. Kinshasa n’est plus seulement une ville inondée par les eaux, mais aussi par l’indifférence. Cette pluie a tout emporté : les maisons, les routes, les illusions, ne laissant derrière elle qu’un immense miroir où se reflète la négligence d’un pouvoir absent et la résilience d’un peuple qui, malgré tout, continue de vivre, de chanter et d’espérer sous les nuages.
Cette averse du 4 novembre qui a fait une trentaine de décès n’est sans doute pas la dernière. Les prochaines, avec leur furie dévastatrice, frapperont encore, feront des morts, des déplacés et des sans-abri. Et comme toujours, les Kinois, résignés, resteront dans l’expectative, tandis que les autorités provinciales, indifférentes, attendront de voir l’étendue des nouvelles destructions pour venir, une fois de plus, constater les dégâts. Le cycle infernal se poursuivra, inlassablement, tant qu’aucune mesure sérieuse ne sera prise pour affronter ce qui est devenu, au fil du temps, une fatalité soigneusement entretenue.
Samuel Malonga