Quand la Vespa régnait sur Kinshasa
Référence : Quand est-ce que les 1ères vespas sont-elles arrivées au Congo ? - MBOKAMOSIKA
En 1969, selon le témoignage du chanteur Lokombe, lorsque le capitaine Denis Ilosono, homme généreux bien connu dans les milieux sportifs et artistiques de Kinshasa, avait offert aux musiciens de Négro Succès, du Festival des Maquisards et aux joueurs du Daring Faucon, des Vespas de 150 cc flambant neuves, il ne s’agissait pas simplement d’un cadeau. C’était un véritable signe de prestige. L’écart de prix de l’époque dit tout : la Vespa coûtait 281,85 zaïres, soit presque le double d’une Volkswagen Coccinelle, qui revenait à seulement 150 zaïres. En d’autres termes, rouler en Vespa, c’était rouler sur un symbole de réussite sociale et encore plus tape-à-l’œil qu’une voiture.
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La différence ne résidait pas seulement dans le coût, mais aussi dans l’effet visuel. Contrairement à une voiture qui enferme ses passagers derrière une carrosserie, le scooter exposait son conducteur à tous les regards. À Kinshasa, ville où la rue est une scène et la circulation un défilé permanent, être vu comptait presque autant qu’arriver à destination. Sur une Vespa, l’artiste-musicien ou le footballeur devenait un acteur en pleine lumière : lunettes noires, chemise à manches courtes impeccablement repassée, chaussures brillantes, et cette posture de demi-dieu urbain qui fendait la ville au son du moteur bourdonnant.
Pour les copines des vedettes, la Vespa représentait presque un podium ambulant. S’asseoir à l’arrière, les bras enroulés autour de la taille de leur chéri, signifiait être présentée à toute la ville. Chaque trajet, du quartier jusqu’au centre, devenait un cortège triomphal. Les passants se retournaient, les gamins interrompaient leurs jeux pour pointer du doigt, et les autres filles murmuraient des commentaires jaloux. L’arrière d’une Vespa, c’était la place d’honneur réservée aux reines du moment.
Le prestige était encore amplifié par les touches personnelles. Beaucoup de ces scooters portaient fièrement le nom de leur propriétaire, peint avec élégance sur la carrosserie ou gravé sur une plaque chromée. Cela donnait un air presque officiel : tout Kinshasa savait qui passait. C’était à la fois une signature et un avertissement, car la Vespa était autant un objet de désir qu’un étendard d’identité.
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Le capitaine Ilosono, en distribuant ainsi ces engins coûteux, avait non seulement marqué les esprits, mais aussi contribué à façonner l’image publique des stars de l’époque. Le Négro Succès et le Festival des Maquisards n’étaient plus seulement des groupes que l’on écoutait. On les voyait passer, flamboyants, et on savait qu’ils appartenaient à cette élite qui faisait rêver la jeunesse kinoise. Même les joueurs du Daring Faucon et des autres clubs, déjà idoles sur le terrain, gagnaient une aura supplémentaire lorsqu’ils traversaient la ville sur ces bolides, escortés par les regards admiratifs.
En vérité, à la fin des années 1960, la Vespa à Kinshasa n’était pas qu’un moyen de transport. C’était un passeport social, une carte de visite roulante, un symbole d’ascension. Dans une ville où l’apparence comptait autant que le talent, elle était l’extension mécanique du charisme. Et le ronronnement du moteur, reconnaissable entre mille, annonçait l’arrivée de son propriétaire bien avant qu’il ne tourne au coin de la rue.
Samuel Malonga