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Publié par Samuel Malonga

L’Afrique est une fois de plus traversée par des secousses politiques qui rappellent la fragilité des institutions et la persistance des tensions entre pouvoirs civils et forces armées. Les coups d’État récents à Madagascar et en Guinée-Bissau, bien qu’inscrits dans des contextes différents, révèlent des dynamiques communes : des sociétés exaspérées, des institutions contestées et une armée qui s’impose comme arbitre, parfois au nom de la stabilité, parfois au prix d’une rupture brutale avec l’ordre constitutionnel. Ces événements interrogent les causes profondes de ces crises et la place que prennent les militaires dans des systèmes politiques fragilisés.

 

À Madagascar, les événements qui ont conduit à la prise de pouvoir militaire le 14 octobre dernier, trouvent leur origine dans une colère sociale profonde et prolongée : des pénuries d’eau et d’électricité, une précarité économique et un chômage élevés ont alimenté dès la fin septembre des manifestations massives, largement portées par des jeunes citadins. Ces manifestations, initialement focalisées sur des revendications matérielles, se sont rapidement politisées et ont cristallisé une hostilité forte envers la gouvernance en place, accusée de corruption, de négligence des services publics et de népotisme. La rupture décisive est intervenue lorsque l’unité d’élite de l’armée connue sous le sigle CAPSAT (Corps d'armée des personnels et des services administratifs et techniques), a refusé d’obéir aux ordres de tirer sur les manifestants, a rejoint les cortèges et a fini par déclarer la prise de contrôle des forces armées ; ses officiers ont annoncé la suspension de certaines institutions, la mise en place d’un conseil de transition et l’éviction effective du chef de l’État Andry Rajoelina, qui a fui. Les militaires ont justifié leur action en invoquant la nécessité de "sauver" le pays d’un effondrement institutionnel et de répondre à une colère populaire qu’ils présentaient comme légitime, promettant une transition et des élections ultérieures, promesses qui, dans l’histoire récente du continent, soulèvent des doutes quant à leur calendrier et à leur sincérité. Disparu depuis le vendredi 10 octobre, Andry Rajoelina a été exfiltré dimanche, selon RFI. Un hélicoptère l’a d’abord convoyé vers l’île Sainte-Marie, sur la côte est de Madagascar. Il a ensuite embarqué à bord d’un avion militaire français à destination de La Réunion, avant d’être transféré vers un lieu encore inconnu. Déchu de sa nationalité malgache pour avoir acquis la nationalité française en 2014, Andry Rajoelina a été remplacé le 17 octobre 2025 par le colonel Michaël Randrianirina, investi président de la transition.

 

En Guinée-Bissau, le contexte était différent mais tout aussi marqué par des fragilités anciennes : pays historiquement traversé par une instabilité politique récurrente, il affrontait au moment du basculement une période électorale tendue, où des accusations de manipulations, de collusions et d’ingérences, y compris des allégations de liens entre acteurs politiques et réseaux de trafic, avaient envenimé la situation. À la veille de l’annonce des résultats d’un scrutin très disputé, des soldats ont ouvert le feu près de bâtiments clés de la capitale, arrêté des personnalités politiques et déclaré qu’ils prenaient le "contrôle total" pour suspendre le processus électoral, fermer les frontières et rétablir ce qu’ils présentaient comme l’ordre public.

 

Les officiers ont proclamé la formation d’un commandement militaire provisoire, arguant qu’ils venaient contrecarrer des manœuvres visant à fausser le verdict des urnes ; de leur côté, la communauté internationale et plusieurs organisations régionales ont condamné l’usage de la force et exigé le retour au respect de l’ordre constitutionnel. Ce coup s’inscrit dans une longue série d’interventions militaires dans le pays et illustre comment, en l’absence d’institutions robustes et de confiance dans les procédures électorales, l’armée réapparaît comme arbitre d’un jeu politique chaotique, parfois au nom de la stabilité mais au prix d’une nouvelle fragilisation démocratique. Démis de ses fonctions le 26 novembre dernier, l’ex-président Umaro Sissoko Embalo surnommé "O General do Povo" (le général du peuple) a trouvé refuge au Sénégal. Jeudi 27 novembre à Bissau, le général Horta Ntam, chef d'état-major de l'armée de Terre, a été investi président de transition.

 

Ces deux épisodes, bien que motivés par des déclencheurs distincts, une mutation d’un mouvement populaire en coalition avec une faction militaire à Madagascar, et une prise de pouvoir préventive liée à des tensions électorales en Guinée-Bissau, convergent sur plusieurs points : la faiblesse des institutions civiles à répondre aux attentes sociales, l’érosion de la confiance dans les processus politiques, et le retour de l’armée comme acteur politique central. Dans les deux cas, les militaires ont justifié leur intervention par la nécessité de restaurer l’ordre ou d’éviter une manipulation des institutions, mais la saisie du pouvoir par les armes pose immédiatement des questions de légitimité, de respect des droits et de perspectives de stabilisation durable. Les conséquences à moyen terme restent incertaines : une transition promise peut ouvrir la voie à un apaisement si des garanties crédibles et des calendriers précis sont établis et respectés, mais l’expérience montre que les transitions militaires peuvent s’éterniser, renforcer des réseaux d’intérêts et accroître l’instabilité économique et sociale, avec des répercussions régionales en alimentant des dynamiques imitées ailleurs sur le continent.

Samuel Malonga

 

 

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