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Publié par Messager


 

LUAMBO MAKIADI ET L’OK JAZZ

 

Le Maître est mort ! Vive le Maître

 

par Daniel MATOKOT

Professeur de Lettres, Cesbc 

 

 

 

Franco Luambo Makiadi en 1956

 

Le 6 Juin 1956, Léopoldville (capitale du Congo Belge) et ses quartiers suburbains, se réveillent à l’annonce d’une nouvelle : un orchestre vient de voir le jour. Cet orchestre se propose de créer un style de musique moderne surfant sur le lyrisme des thèmes de l’amour, de la satire, de l'humour grinçant, du pamphlet, de la dérision...

Il s’agit de puiser aux racines de la vie populaire pour y prélever la sève indispensable permettant de brosser un tableau sans concession de la société congolaise. Rien, ni personne, ne sera épargné par l’œil critique du compositeur. L’objectif affiché du nouvel orchestre est de s’imposer sur la scène musicale congolaise, et pourquoi pas africaine. A l’initiative de ce projet, un jeune guitariste de 18 ans, encore peu connu du grand public : François Luambo Makiadi.

Luambo Makiadi est né le 6 juillet 1938 à Sonobata, une agglomération située à une cinquantaine de kilomètres de Léopoldville, sur le chemin de fer et sur l’axe routier reliant la capitale coloniale à Matadi dans le Bas-Congo. Le petit François n’a pas une enfance particulière. Elle ressemble à celle de milliers de jeunes congolais, venu au monde pour casser « le caillou », c'est-à-dire se débrouiller pour survivre dans une société urbaine coloniale  où les plus forts dévorent les plus faibles.

Dans cette lutte pour la survie, François démarre avec l’handicap de perdre son père très tôt, à l'âge de dix ans. Il est contraint d’abandonner ses études alors qu'il est en troisième année d’école primaire. Mais un handicap peut se transformer en aiguillon. C’est le cas pour le jeune Makiadi. Hélène Mbonga Makiesse, sa mère, sera seule à lui apprendre les dures réalités de la vie. Le jeune Makiadi décide d’affronter les difficultés avec pour réconfort un harmonica qu’il a réussi à maîtriser tant bien que mal grâce aux cours musicaux impromptus d’un de ses camarades. Il va bientôt délaisser cet instrument de solitaire au profit de la guitare. Les premiers cours lui seront donnés par Ebenge Dewayon, qui sera relayés par un autre guitariste talentueux, Albert Luampassi.

L’influence du belge Bill Alexandre qui introduit pour la première fois en 1953 une guitare électrique à Léopoldville se fait déjà sentir. Le jeune homme est déjà tombé définitivement dans les rets de dame Musique, et il ne pourra plus - heureusement -  en sortir. Il ne lui reste plus qu’à marquer d’une encre indélébile son nom sur le Panthéon de la musique congolaise.

Tâche difficile ! La musique congolaise foisonne d’artistes de qualité et d’expérience. Mais ne dit-on pas que la valeur n’attend pas le nombre des années ? Le jeune Makiadi est décidé à ne pas faire mentir l’adage. Sa voix, il la rode en interprétant des chansons du groupe Waton. La composition, il la maîtrise au contact des arrangements plus ou moins réussis d’autres compositeurs. L’écriture, il l’apprend à travers les textes qu’il a à sa portée. Il apprend à décrire la dure réalité de la vie quotidienne, à jeter un regard critique sur tout ce qui l’entoure, à puiser l’inspiration dans les faits anodins de la vie de tout le monde.

Avec le musicien Bowane, il enregistre ses premières chansons au studio Loningisa : « Marie Catho » et « Bolingo na ngai Béatrice ». Les disques Loningisa sont les plus célèbres de l’époque à Léopoldville. On commence à parler de lui. La légende rapporte que c’est le patron des studios Loningisa, le Grec Papadimitriou, impressionné par son talent, qui lui offre sa première guitare sèche professionnelle. Mais son protecteur Bowane a d’autres projets : il décide de s’installer à Luanda (Angola). Plus d’un se serait allé au découragement. Aucun contretemps n’éteindra l’ardeur et ni n’abattra la volonté de réussite du jeune Makiadi. C’est à ce moment qu’il décide de créer un orchestre avec le concours d’amis musiciens de Brazzaville : Pandi Saturnin (tumba), Loubeleo Daniel (guitare), Serge Essous (saxophone). Cet orchestre prendra le nom de OK Jazz.

Certaines langues prétendent que le nom a été choisi en référence au prophète noir Simon Kibangou. Les raisons de ce choix sont moins romantiques. Dans la rue Tschuapa à Kinshasa[1], le bar « Chez Cassien » était dirigé par Oscar Kashama. Impressionné par le potentiel du groupe, ce dernier décide d’apporter son aide. La jeune formation musicale pourra se produire dans son bar. Il portera ses initiales : O comme Oscar et K comme Kashama. Quand au qualificatif « Jazz », c’est un leurre. Le groupe ne pratique aucunement ce genre musical. Mais au début de ces années 50, les musiciens américains de « Jazz » ont déjà conquis leurs lettres de créance sur la terre entière. La tournée africaine de Louis Armstrong dans les années 20 ont enflammé les esprits et donné un goût indéniable de la musique moderne aux africains. Le mot « Jazz » est un gage de qualité et d’excellence dans le monde musical de l’époque. Beaucoup d’orchestres africains s’affubleront de ce qualificatif (African Jazz, Cercul Jazz, Mbembeya Jazz, etc). Ce terme jazz est finalement entré dans le langage commun congolais pour désigner ce qui est beau, bon, excellent.

Le succès de l’OK Jazz est très tôt au rendez-vous. Le casting des musiciens qui participent à l’aventure explique peut-être le phénomène : Rossignol, Franco, De la Lune, Essous, Pandi… Mais à peine un an plus tard, de lourds nuages pointent à l’horizon. Des dissensions surviennent au sein de l’effectif. Serge Essous et Rossignol quittent le navire et vont créer le Rock A Mambo (ici aussi le terme rock est révélateur de l’influence de la musique américaine). Deux autres congolais de Brazzaville viennent à la rescousse de l’OK Jazz : Nkouka Célestin et Nganga Edo.

L’aventure peut se poursuivre. Les « tubes » s’enchaînent jusqu’à la crise suivante. Le succès du groupe aurait-il fait ombrage à celui de certains politiciens ? Pour on  ne sait quelle raison, Luambo Makiadi est arrêté par les autorités coloniales. Bolhen qui assure le leadership en l’absence de Franco ne peut pas empêcher le départ des musiciens brazzavillois. Célestin Nkouka et Edo Nganga rentrent à Brazzaville pour participer à une autre aventure avec Nino Malapet et Serge Essous : la création de l’orchestre « Les Bantu de la Capitale » en août 1959. Le Congo Brazzaville aura à son tour un orchestre prestigieux.

Deux nouveaux congolais de Brazzaville traversent le fleuve Congo pour intégrer l’OK Jazz : Youlou Mabiala et Michel Boyibanda. Ils se retrouvent aux côtés de Lutumba Simaro Masiya, Kwamy, Verckys Kiamuangana Mateta, etc. L’OK Jazz est au firmament de la musique congolaise. Les chansons à succès pleuvent sur le marché : « Mboka mopaya mpassi », « Yamba ngai na Leo », « Mobali ya ouilleur »…

En deux décennies (70-90), Maître Franco Luambo Makiadi a réussi son pari : amener l’orchestre au faîte de la scène internationale. Il en a fait une référence de la musique congolaise. Le style OK Jazz peut maintenir tenir tête au style African-Jazz initié par le grand Joseph Kabasele « Kalle ». Ce sont ces deux écoles de musique qui guideront désormais les musiciens congolais des deux rives. Franco se présente comme le griot et le moralisateur de la société congolaise. Sa langue acerbe écorche tout sur son passage. Rien n’échappe à son regard critique : les hommes, les femmes, les jeunes, les intellectuels, les riches, les pauvres, etc.

Le grand Maître augmente les effectifs de l’orchestre et pratique une politique de débauchage et de recrutement des grandes vedettes congolaises du moment. Il s’attache les services de Mujos, Vicky Longomba, Sam Mangwana, Dizzy Mandjeku, Josky Kiambukuta, Ntesa Dalienst, Jo Mpoy, Ndombe Opetum, Michelino, Isaac Muzikiwa, Dessoin, Decca Mpudi, etc. Même les musiciens de l’école de l’African Jazz évoluent dans le Tout-puissant O.K. Jazz.

La liberté financière permet d’inonder le marché de « tubes ». En effet, homme d’affaire avisé, Franco utilise sa puissance financière pour se libérer de l’oppression des maisons d’édition et de production. Il crée sa propre maison d’édition et de production, puis son propre complexe « Un-Deux-Trois » dans la commune de Kasavubu (Kinshasa). Mais cela ne suffit pas pour conquérir le monde.

A la surprise générale, il décide d’installer son quartier général en Europe. De Bruxelles à Paris, les séances d’enregistrement dans de meilleurs studios accouchent d’autres chef-d’œuvres : « Non », « Très fâché », « Mamou », « Makambo ezali Bourreau », « Très impoli »,   « Letre au DG », « Mario »… l’OK Jazz est devenu une énorme machine à tubes dont la consécration sera la tournée aux Etats-Unis en 1983. Luambo reçoit à Paris le prix « Maracas d'or » pour récompenser son imposante production phonographique. Jusqu'en 1989, le TP OK Jazz a sur son tableau de chasse plus de cent albums et mille chansons.

Mais tout comme Icare, c’est le moment pour le grand Maître de redescendre en catastrophe sur terre. La maladie qui le ronge depuis des années use ses dernières forces. Les fausses rumeurs sur sa mort circulent à Kinshasa. Mais Franco n’a pas encore poussé son chant de cygne. Avec la participation de Sam Mangwana et de quelques musiciens de Bruxelles, il enregistre ses dernières chansons.

Le Grand Maître s’éteint au sommet de la gloire à l’Hôpital Mont-Godinne, non loin de Saumur, en Belgique le 12 octobre 1989, laissant ses fans dans un désarroi total. À Kinshasa, ses obsèques sont à la hauteur de l'émotion soulevée par cette disparition. Elles rassemblent plus de 300 000 personnes. Maître repose au cimetière de la Gombe, à Kinshasa.

L’OK Jazz n’a pas survécu à Franco Luambo Makiadi. Et comme il arrive souvent en pareilles circonstances, ses compagnons se disputent son héritage spirituel, la légitimité de continuer à porter le nom OK Jazz.

Lutumba Simaro Masiya, fidèle compagnon de Franco pendant plus de 20 ans, prolonge l’œuvre du Maître avec Bana OK. Il a conservé l’esprit de groupe que le Luambo Makiadi a privilégié toute sa vie. Bana Ok regroupe des musiciens de la troisième et quatrième générations qui ont tous fait leurs armes auprès du Grand Maître.

Madilu System qui s’est révélé au grand public en interprétant « Mamou » est resté fidèle à la musique de Franco, mais dans une carrière solo.

Youlou Mabiala est peut-être l'artiste le plus proche de Franco Luambo Makiadi par la sensibilité, la variété des thèmes et la manière de composer (exemple : la réponse de Mamou à Franco). Il a toujours puisé son inspiration à la même source que le Maître. Pamphlétaire, adepte de la satire et de l'humour, Youlou est aujourd'hui éloigné de la scène et des studios pour raison de maladie.

 De son vivant, Franco Luambo Makiadi a connu l'honneur de voir ses œuvres entrer à l’université.  Le Grand Maître et le TP OK Jazz sont l’objet de nombreux travaux de recherche comme le montrent les mémoires et les thèses qui leur sont régulièrement consacrés. C'est une consécration et une belle revanche pour quelqu'un qui n'a pas fait de grandes études.

 

Le Maître est bien mort ! Vive le Maître !

 

 

[1] À l’époque Kinshasa est un arrondissement de Léopoldville, capitale du Congo Belge. La commune donnera son nom à la capitale du Congo après l’indépendance.

 

 

Copyright @ 2006-2007 Centre d'études stratégiques du bassin du Congo   -   Tous droits réservés

Conception : Aimé D. Mianzenza

Réalisation : Daniel Matokot, Sidonie Matokot-Mianzenza, Aimé D. Mianzenza, Graziella Mianzenza

           

Cet article vient de nous être envoyé par notre ami Joseph Pululu de radio Mangembo avec lequel nous collaborons franchement pour la promotion de notre culture. C'est donc avec son autorisation que nous publions ce document du professeur Daniel Matokot sur Franco Lwambo.
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