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Publié par Samuel Malonga

Le Mémorandum d’étude sur la sécurité nationale 200 ou National Security Study Memorandum 200 (NSSM 200), plus connu sous le nom de « rapport Kissinger », demeure l'un des documents les plus controversés de la politique étrangère américaine. Déclassifié à la fin des années 1980, il révèle la manière dont les États-Unis percevaient la croissance démographique des pays du Sud dans le contexte de la guerre froide.

Pour Henry Kissinger, la question n'était pas seulement humanitaire ou économique. Elle relevait avant tout de la sécurité nationale des États-Unis. Le mémorandum affirme qu'une croissance rapide de la population dans les pays en développement pourrait accroître les tensions sociales, favoriser des gouvernements hostiles aux intérêts occidentaux et compliquer l'accès des États-Unis aux matières premières stratégiques.

 

Cette dernière préoccupation est fondamentale. Le document souligne que plusieurs ressources indispensables à l'industrie américaine, minerais, métaux stratégiques, pétrole et autres matières premières, proviennent en grande partie des pays du tiers monde. Une poussée démographique susceptible d'alimenter le nationalisme économique ou les revendications sur les richesses nationales était donc perçue comme un risque géopolitique.

Le rapport recommande dès lors d'intégrer les politiques de planification familiale dans les programmes d'aide internationale. Les États-Unis sont invités à utiliser leur influence auprès des institutions multilatérales, des agences des Nations unies et des organismes financiers internationaux afin d'encourager les pays concernés à adopter des politiques de réduction de la fécondité.

Pour de nombreux observateurs africains, cette approche traduit une inversion des priorités. Au lieu de promouvoir l'industrialisation, le transfert de technologies, la transformation locale des matières premières ou le développement des infrastructures, les grandes puissances ont accordé une place croissante aux programmes de contrôle démographique. Cette orientation a été interprétée comme la volonté de préserver un ordre économique international favorable aux pays industrialisés.

Il serait toutefois historiquement inexact d'affirmer que le rapport Kissinger est à lui seul responsable de l'appauvrissement de l'Afrique. Les difficultés économiques du continent trouvent également leur origine dans les séquelles de la colonisation, les termes défavorables des échanges commerciaux, l'endettement, les programmes d'ajustement structurel, les conflits armés, la mauvaise gouvernance et les ingérences étrangères.

En revanche, le NSSM 200 constitue un témoignage exceptionnel de la manière dont les grandes puissances concevaient leurs relations avec le tiers monde. Il montre que les préoccupations démographiques étaient étroitement liées aux intérêts économiques et stratégiques des États-Unis. À ce titre, il reste un document essentiel pour comprendre certaines orientations de la politique internationale à l'égard des pays en développement durant les dernières décennies du XXᵉ siècle.

Lorsque Henry Kissinger effectua sa visite officielle à Kinshasa le 29 avril 1976, il incarnait cette diplomatie réaliste (Realpolitik) qui privilégiait les intérêts stratégiques américains au-dessus de toute autre considération. Son influence dépassa largement le cadre des relations bilatérales. Elle contribua à façonner une politique mondiale dont les effets continuent, aujourd'hui encore, de nourrir les débats sur la souveraineté des États africains, la maîtrise de leurs ressources naturelles et leur droit à définir eux-mêmes leur modèle de développement.

 

Le Zaïre de Mobutu dans la stratégie de Kissinger

Lorsque Henry Kissinger arrive à Kinshasa le 28 avril 1976, le Zaïre occupe une place stratégique dans la politique africaine des États-Unis. Depuis son accession au pouvoir en 1965, le président Mobutu Sese Seko est devenu l'un des principaux alliés de Washington sur le continent africain. En pleine guerre froide, son régime est considéré comme un rempart contre l'expansion de l'influence soviétique et cubaine en Afrique centrale et australe.

Mais l'intérêt américain pour le Zaïre ne s'explique pas uniquement par des considérations idéologiques. Le pays possède alors d'immenses richesses minières : le cuivre et le cobalt du Katanga, les diamants du Kasaï, l'étain, le manganèse, l'or ainsi que d'autres minerais stratégiques indispensables aux industries occidentales. À cette époque, le cobalt zaïrois est particulièrement recherché par les industries aéronautique, spatiale et militaire. Assurer un accès durable à ces ressources constitue un enjeu majeur pour les États-Unis.

La visite de Kissinger intervient également dans un contexte régional tendu. L'Angola vient d'accéder à l'indépendance, mais la guerre civile y fait rage. Les États-Unis soutiennent le FNLA et l'UNITA, tandis que le MPLA bénéficie de l'appui de Cuba et de l'Union soviétique. Le Zaïre sert alors de base arrière aux mouvements soutenus par Washington. Dans cette configuration, le maintien de Mobutu au pouvoir apparaît comme un élément essentiel de la stratégie américaine en Afrique.

Quelques mois après cette visite, le Shaba (ancien Katanga) devient le théâtre de deux invasions successives, en 1977 puis en 1978. Les États-Unis, la France et la Belgique apportent un soutien décisif au régime de Mobutu afin d'empêcher son effondrement. Ces événements illustrent l'importance géostratégique que revêtait le Zaïre aux yeux des puissances occidentales.

 

Pour de nombreux analystes, la politique américaine menée à cette époque privilégia la stabilité politique et la protection des intérêts stratégiques au détriment des exigences démocratiques. Malgré les dérives autoritaires, la corruption et les difficultés économiques grandissantes, le régime de Mobutu continua de bénéficier d'un soutien occidental tant qu'il demeura un allié fiable dans le contexte de la guerre froide.

Le paradoxe est frappant. Alors que le Zaïre figurait parmi les pays les plus riches du monde en ressources naturelles, une grande partie de sa population continuait de vivre dans la pauvreté. Les immenses revenus tirés des exportations minières ne profitèrent que très marginalement au développement national. Cette situation ne peut être imputée à la seule politique américaine : elle résulte également de choix internes, d'une gouvernance marquée par la prédation, de la personnalisation du pouvoir et de la faiblesse des institutions. Néanmoins, les puissances occidentales, soucieuses de préserver leurs intérêts stratégiques, fermèrent souvent les yeux sur ces dérives.

La disparition de Henry Kissinger invite donc à revisiter cette période de l'histoire avec lucidité. Pour les uns, il restera un diplomate exceptionnel, capable de redessiner l'équilibre mondial. Pour les autres, il symbolise une politique internationale où les intérêts géopolitiques des grandes puissances l'emportaient fréquemment sur les aspirations des peuples à la démocratie, à la justice et au développement.

L'histoire n'est jamais entièrement noire ni entièrement blanche. Mais une chose demeure certaine : l'Afrique, et particulièrement le Zaïre de Mobutu, fut l'un des théâtres où la « Realpolitik » de Henry Kissinger s'exprima avec le plus de force. Comprendre cette époque permet de mieux saisir certains enjeux qui continuent encore aujourd'hui à façonner les relations entre les grandes puissances et le continent africain.

Samuel Malonga

 

 

 

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