Jeunesse congolaise : église ou bar ?
La jeunesse congolaise est aujourd’hui confrontée à un dilemme qui en dit long sur l’état de notre société : l’église ou le bar ? Entre les deux, beaucoup de jeunes semblent chercher, chacun à sa manière, une réponse à une même question : comment supporter une existence marquée par le chômage, la précarité, l’absence de perspectives et le sentiment d’un avenir confisqué ?
Dans les grandes villes, particulièrement à Kinshasa, le spectacle est devenu presque quotidien. Les églises sont pleines, les bars également. Les lieux de prière attirent ceux qui espèrent trouver auprès de Dieu une solution à leurs difficultés ; les débits de boissons accueillent ceux qui cherchent, dans l’alcool, un moment d’oubli et un peu de répit face aux soucis de la vie. Les uns prient pour changer leur destin, les autres boivent pour oublier leur réalité.
Le problème n’est évidemment ni la foi ni le divertissement en eux-mêmes. Une société a besoin de lieux de spiritualité, de convivialité et de détente. Ce qui est inquiétant, c’est lorsque ces deux espaces deviennent les principales échappatoires proposées à une jeunesse qui devrait surtout avoir accès à l’éducation, à l’emploi, à la formation, à la culture, au sport et à l’entrepreneuriat.
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Quand la foi devient un commerce
La prolifération des églises dites de réveil a profondément transformé le paysage social congolais. Dans certaines d’entre elles, le message religieux s’est progressivement mêlé à une véritable économie de la promesse. On promet la réussite, la richesse, le mariage, la guérison, la promotion professionnelle ou la délivrance en échange de prières, de sacrifices financiers, de semences et de diverses contributions. C’est ainsi qu’est apparu ce que l’on pourrait appeler, avec une pointe d’ironie, le culte de Jésus-Fric et de Mammon. Le jeune sans emploi, le fonctionnaire mal payé, la mère de famille en difficulté ou le petit commerçant qui peine à joindre les deux bouts sont invités à donner davantage, précisément parce qu’on leur promet que leur contribution ouvrira les portes de la prospérité.
Le drame est que celui qui possède peu est souvent celui à qui l’on demande le plus de sacrifices. Une partie de la jeunesse dépense ainsi ses maigres ressources dans l’espoir d’obtenir un miracle qui tarde à venir. Au lieu de lui apprendre à construire patiemment son avenir, certains prédicateurs lui vendent un bonheur immédiat et surnaturel. La foi peut être une force extraordinaire lorsqu’elle encourage l’homme à travailler, à persévérer, à rester digne et solidaire. Mais elle devient dangereuse lorsqu'elle est exploitée pour entretenir la crédulité et la dépendance financière.
Et de l’autre côté, le bar
Face à cette promesse religieuse d’un bonheur futur se trouve une autre industrie : celle de l’oubli. Les bars, terrasses et bistrots sont devenus des lieux de sociabilité incontournables. Après une journée difficile, le jeune congolais y retrouve ses amis, écoute de la musique, parle de football, de politique, d’amour ou de ses difficultés quotidiennes. Il y dépense parfois les quelques billets qu’il avait réussi à économiser.
L’alcool devient alors moins une boisson qu’un moyen de suspendre momentanément la réalité. On boit parce qu’on n’a pas de travail, parce qu’on ne sait pas de quoi demain sera fait, parce qu’on vient de perdre un emploi, parce qu’une relation sentimentale s’est terminée ou simplement parce qu’on veut oublier pendant quelques heures une vie devenue trop lourde à porter. Le bar ne promet pas le paradis. Il offre simplement quelques heures d’oubli. Et comme dans certaines églises commerciales, il existe aussi autour des débits de boissons toute une économie qui prospère sur les frustrations et les faiblesses humaines. Le client y laisse progressivement son argent, verre après verre, tandis que ses problèmes, eux, restent à la maison.
Entre le miracle et l’oubli
Il existe donc une étrange similitude entre ces deux univers apparemment opposés. L’un vend l’espoir, l’autre vend l’oubli. Dans certains temples, le jeune dépense son argent pour obtenir demain ce qu’il n’a pas aujourd’hui. Dans certains bars, il dépense son argent pour oublier aujourd’hui ce qu’il n’aura peut-être pas demain. Dans les deux cas, son argent disparaît, mais sa situation sociale ne change pas nécessairement. Cette situation devrait nous interpeller. Car une jeunesse qui passe l’essentiel de son temps soit à chercher un miracle, soit à chercher l’oubli, est une jeunesse à laquelle la société n’a pas suffisamment offert de raisons de croire en elle-même.
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Où sont les bibliothèques, les terrains et les ateliers ?
La véritable question est peut-être ailleurs : qu’avons-nous proposé à notre jeunesse ? Où sont les bibliothèques accessibles ? Où sont les centres culturels ? Où sont les terrains de sport correctement équipés ? Où sont les écoles professionnelles capables de donner aux jeunes un métier ? Où sont les espaces où ils peuvent apprendre, créer, débattre, inventer et entreprendre ?
Une société qui ne construit pas suffisamment d'écoles finit par construire des bars. Une société qui ne crée pas suffisamment d'emplois laisse sa jeunesse chercher d'autres moyens de survivre. Une société qui ne donne pas d'espace à sa jeunesse la laisse naturellement investir ceux que le marché lui propose. Il serait donc trop facile d'accuser uniquement les jeunes. Le jeune qui boit excessivement n'est pas toujours simplement un irresponsable ; celui qui court d'église en église n'est pas nécessairement un naïf. Tous deux peuvent être les produits d'un environnement social qui leur offre peu de perspectives.
Une jeunesse ne peut pas vivre éternellement d'espérance
La jeunesse congolaise a besoin de croire, certes. Mais elle a surtout besoin de pouvoir agir. Elle a besoin d'une école qui fonctionne, d'une formation de qualité, d'un emploi décent, d'un accès au crédit, d'un environnement économique favorable, d'activités culturelles et sportives. Elle a besoin de perspectives suffisamment concrètes pour que son avenir ne dépende ni d'un miracle ni d'une bouteille.
La foi peut accompagner le travail. La prière peut soutenir l'espérance. La détente peut faire partie d'une vie équilibrée. Mais ni l'église ni le bar ne peuvent remplacer une politique sociale et économique capable de donner à la jeunesse les moyens de construire son propre destin.
Car le véritable drame serait que toute une génération finisse par croire que son seul choix est de prier pour changer sa vie ou de boire pour l'oublier. Entre l'église et le bar, il existe pourtant un troisième chemin : celui de l'école, du travail, de la création, de la culture, de la responsabilité et de la dignité. C'est ce chemin qu'une société responsable devrait s'efforcer de rendre accessible à sa jeunesse.
Samuel Malonga