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Publié par Samuel Malonga

Le destin croisé de Franklin Boukaka et Chantal Kazadi

Ils sont deux auteurs-compositeurs que tout uni ou presque : le talent, l'art d'Orphée dont ils partagent l'amour et le micro devant lequel ils étalent leur savoir-faire. Ils ne se sont pourtant jamais croisés de leur vivant. Chantal commence sa carrière musical au moment où Franklin Boukaka avait déjà écrit des hits inoxydables. Le premier a eu une courte carrière alors que le second a commencé la  sienne au crépuscule de la colonisation.

Les deux artistes ont pourtant la même passion pour la musique. Ils sont chanteurs et leurs voix emballent les auditeurs, leurs œuvres marquent les esprits. Voici deux joyaux de la musique congolaise moderne qui meurent de façon inexpliquée sous les balles des militaires.

 

S’il est presque établi que la chanson Zadio relate une histoire amoureuse qui va condamner Chantal Kazadi, Franklin Boukaka est lui soupçonné d’avoir écrit un texte injurieux à l’endroit du président Marien Ngouabi. Dans Dia bikola (manger des feuilles comestibles), il est question de la complainte d’un homme qui en a marre de ne consommer que des légumes alors que son voisin ne mange que de la viande. Le pouvoir interprète mal l’expression ″monoko na ye se ya ngombe″ contenu dans le texte. Le régime marxiste le qualifie d'outrage au chef d’Etat qui avait des lèvres épaisses. Ce qui place son nom dans la liste noire.

En 1971, Chantal Kazadi après son arrestation par des militaires et sa condamnation à mort au terme d'un procès expéditif a sûrement été torturé avant d’être assassiné et son cadavre jeté dans la Lulua. Drainé par les eaux de la grande rivière, son corps n’est jamais retrouvé. Quasiment une année plus tard sous le faux prétexte d’avoir participé au putsch avorté d’Ange Diawara et son M 22, Franklin Boukaka est arrêté et exécuté une nuit de février 1972. Cette décision politiquement incorrecte est prise au plus haut sommet de l’État. On ne sait pas où a été inhumé son corps. On se demande même s’il a seulement été enterré. N’a-t-il pas lui-même dévoilé dans sa chanson prémonitoire Nitu ani ya mbi la malchance qui l’habite?  

 

 

Pourtant, dans cette ténébreuse histoire écrite en lettres de sang, la façon dont périssent les commanditaires de ce double homicide crapuleux intrigue. Les deux officiers supérieurs ne vivent pas longtemps après leurs forfaits. Le général Léopold Masiala qui a décidé de la vie de Chantal Kazadi décède en août 1975, officiellement suite à un crash d’hélicoptère mais une liquidation déguisée selon la rumeur publique. A Brazzaville, le commandant Marien Ngouabi qui par procuration a téléguidé l'assassinat de Franklin Boukaka meurt en mars 1977 assassiné par un commando diligenté par ses propres frères d’armes. Quatre ans après Chantal et cinq ans après Franklin, Léopold et Marien meurent l’un après l’autre de mort violente au beau milieu de la même décennie.

La mort de Franklin Boukaka et de Chantal Kazadi a suscité la curiosité de la population malgré le silence et l’opacité imposés autour de ces cas par le pouvoir militaire dans les deux Congo. Privés de tombes dignes de ce nom, les deux victimes des armées de leurs pays respectifs ont nourri l’imagination des mélomanes sur le comment et le pourquoi de leur exécution sommaire. La disparition du général Masiala et du commandant Ngouabi dans des conditions non élucidées jusqu'à ce jour, a par contre laissé beaucoup de questions en suspens qu’elle en a donné des réponses. Fauchés dans la fleur de l’âge (32 ans pour Franklin et 20 ans seulement pour Chantal) dans des circonstances suspectes, leur passage éclair sur cette terre des hommes a imprimé une marque particulière à leur destin croisé.

Samuel Malonga

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Blondé 09/12/2020 12:57

Je viens de passer en revue les différentes opinions sur l'article de monsieur Samuel Malonga. Mais personnellement j'ai été écœuré voir même énervé des propos de monsieur Pédro à propos de Franklin Boukaka (qu'il excuse mon tempérament) car je ne peux admettre qu'on reproche à un artiste de dire haut ce que le peuple rumine.Ne dit-on pas que les artistes sont la voix du peuple? La chanson les immortels ne pouvait pas plaire aux gouvernants parce que bien que proclamant la démocratie, ils agissent en dictateurs et leur trouver une excuse n'est pas normal. Que dirait monsieur Pédro des opposants actuels. Oui je sais qu'n Côte d'Ivoire actuellement des personnes soutiennent les crimes du pouvoir et apprécient par exemple l'arrestation de Yodé et Siro. Mais sachez quelles toutes sont desmilitants du RHDP. Si c'est le cas, je comprendrais la position de monsieur Pédro.

Pedro 07/12/2020 10:23

En écoutant la chanson Sukisa Liwa na Ngai de Chantal, je me suis aperçu d’un petit détail que je n’avais jamais remarqué quand nous nous amusions à mettre d’autres paroles (souvent obscènes) à ce chant. C’est l’inversion poétique que le chant impose aux vers, pour que Chantal dise «Nakosala lelo te». En prose, il aurait dit : «Lelo nakosala te» (Aujourd’hui je n’irai pas à mon travail). On croirait que c’est la même chose, mais «nakosala lelo te» signifie «Ce n’est pas aujourd’hui que je vais au travail», qui répondrait à un contexte différent. Par exemple, au début d’une chanson, d’un récit, en prose, c’est «Lelo nakosala te» qui a tout le sens. Ceci me rappelle un commentaire que j’ai déjà fait sur ce plateau au sujet de la chanson Hileni. Je voulais montrer que, malgré les obscénités de la chanson, Franco avait eu le temps de façonner son texte avec au moins cette inversion poétique : «Po na nini y’okosakana na moninga mwana-mwasi aboti lokola yo». En prose normale, le texte serait «…mwana-mwasi lokola yo aboti», parce que le déterminatif «lokola yo» doit nécessairement venir juste après son antécédent «mwana-mwasi».

Messager 08/12/2020 10:13

Pedro,
J’ai lu avec beaucoup de plaisir ton analyse syntaxique de la chanson « Fiesta Liwa na ngai ». Cette analyse peut être étendue au principe de « causalité », cher au Philosophe Platon. Et là, on voit encore que l’auteur inverse « la relation de cause à effet ». Il dit qu’il ne travaillera pas, parce qu’il est malade. « Nakosala lelo te, ---yebisa chef ya compagnie, Chantal azali maladie ya mpanzi ».Il aurait évoqué d’abord la cause (maladie), puis l’effet lié à la cause (son absence).
Messager

Simba Ndaye 03/12/2020 00:36

Messager,
Les artistes sont, par nature, des éveilleurs de conscience. Au nom de cette conscience, certains s'engagent plus que d'autres. Franlin Boukaka était un artiste engagé, pour une cause qu'on peut discuter. Mais il l'assumait. Dans la République du Congo de l'époque, on les appelait ''les avant-gardistes'' de la révolution. Aujourd'hui, si nos musiciens sont devenus aphones sur certains sujets délicats, en revanche, nos lanceurs d'alerte ainsi que nos militants associatifs sont des citoyens engagés. Parfois très engagés. Et très souvent à leurs risques et périls. Mais nul ne saurait remettre en cause leur engagement. Et surtout pas leur droit de s'engager. Heureusement d'ailleurs!

Pedro 02/12/2020 08:27

Il faut avouer que Franklin Boukaka n’était pas si innocent que ça. Il se mêlait un peu trop de la politique. Pour citer tous ces Immortels-là dans sa chanson où il commence par Mehdi Ben Barka, il fallait en savoir un peu trop sur l’Afrique et le monde à cette époque-là. Et le bucheron ? Pour dire à cette époque-là que les gens qu’on votait au pouvoir (c’est-à-dire, avant le temps des coups d’Etat) ne reconnaissaient plus leurs électeurs jusqu’aux prochaines élections, il fallait vraiment être encombrant.

Messager 02/12/2020 17:41

Pedro
Je pense que cette information n’a été abordée que d’une manière superficielle sur le site.
Peux-tu y revenir avec plus d’éléments, dans le cadre de la mémoire ?

Pedro 02/12/2020 15:36

C’est une façon de parler. Il est évident qu’il ne méritait pas d’être tué. Mais, quand on a le courage de dire ce qu’il disait, il devait savoir que ce n’était qu’une question de temps. Chaque fois que je pense à Boukaka, je me dis toujours que, s’il était angolais du MPLA, il aurait été tué en mai 1977, quand certains membres de la jeunesse du MPLA ont été accusés d’essayer de prendre le pouvoir. On les appelait les «fractionistes». Trois grands musiciens ont été exécutés : David Zé, Urbano de Castro et Artur Nunes. D’aucuns disent qu’ils n’y étaient pour rien. Le gouvernement dit que 30.000 personnes ont été tuées. Les fractionistes disent que 80.000 furent tués.

Samuel Malonga 02/12/2020 14:25

Bonne question Messager sauf que la République Populaire du Congo n'était pas un pays démocratique. Que dire alors de Rochereau qui a placé le nom de Mao Tse Toung dans sa chanson "Martin Luther King" alors que leader chinois était un ennemi de Mobutu et son nom prohibé? Sese Seko n'est pourtant pas allé aussi loin que Ngouabi.

Messager 02/12/2020 10:04

Pedro
Mėritait-il la mort pour des simples critiques dans un pays dit dėmocratique ?

Lused 02/12/2020 03:30

C ´est très écœurant !!!
Heureusement Dieu ne dort pas , ils profitent de leur autorité sur Terre oubliant qu´ il existe une autre Autorité au Ciel !!!

Ma question est de savoir :
Parmi les 3 généraux Compagnons de la Révolution cités par le Messager : Mulamba, Masiala, et Ingila . Mulamba est déjà mort ,Masiala est déjà mort

Qu´en est-il du Général Ingila ?
Il est déjà mort ? Encore vivant en retraite au Congo RDC ?
Ou en refuge politique quelque part comme certains d´autres.

LUSED

Samuel Malonga 02/12/2020 14:35

Oui, le général Ingila n'est plus de ce monde.

Messager 02/12/2020 07:58

Je pense que le gėnėral serait aussi mort. Au cas contraire, j'attends des prėcisions.