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Publié par PEDRO

La double négation dans deux chansons de Franco

Par PEDRO

1976. C’est la première fois que je ne rentre pas à l’école en septembre. J’écoute de la musique, y compris des chansons des derniers cinq ans. Je ne sais donc pas si ces chansons sont des nouveautés ou non. Une de ces chansons que je découvre à cette époque (et je ne sais pas encore de quelle année elle est), c’est la chanson « Nakoma mbanda ya mama ya mobali na ngai » (Je suis devenue la rivale de la mère de mon mari), une de ces longues chansons où, dans le thème de caractérisation des mœurs, Franco met dans la bouche d’une femme de ménage ses plaintes au sujet du traitement que lui réservent la belle-mère, les belles-sœurs, les beaux-frères, etc. Un vers retient mon attention. Franco chante : « Balobi ngai napekisi ndeko na bango apesa bango mbongo te » (Selon leurs allégations, moi, j’ai empêché leur frère de leur donner de l’argent). Traduisant littéralement le vers, nous avons ceci : « Elles disent que moi, j’ai empêché que leur frère ne leur donne pas d’argent. » Je me demande encore aujourd’hui si cette construction est acceptable en lingala : un verbe au sens négatif (empêcher, interdire, etc.) et une forme négative dans la subordonnée. En principe, la seule façon d’avoir cette forme négative serait le discours direct : « Ngai nalobi na ndeko na bango : « kopesa bango mbongo te »» (Moi j’ai dit à leur frère : « Ne leur donne pas d’argent »). C’est alors que je me suis souvenu des conseils de M. Guy Tordeur, notre professeur de français : évitez des phrases complexes où la principale a un verbe positif ou neutre et la subordonnée une forme négative. Par exemple, au lieu de dire « Je vous conseille de ne pas vous y rendre », dites : « Je vous déconseille de vous y rendre ». Comme ça, le verbe au sens négatif « déconseiller » est dans la principale et il n’y a pas de forme négative dans la subordonnée, même si celle-ci, comme dans ce cas, est une proposition infinitive.

Deux négations donnent une affirmation

Je me rappelle que, quand nous étions enfants, nous avions un jeu en kikongo où tu demandais à un collègue de répéter « inga, inga, inga, … » (oui, oui, oui, …) et toi tu répètes l’affirmation inacceptable « e ngw’aku i n’kaz’aku ; e ngw’aku i n’kaz’aku ; e ngw’aku i n’kaz’aku , … » (Ta mère est ton épouse). Très vite, évidemment, l’autre enfant passait à la négation « oo, oo, oo,… » (non, non, non, …), et toi tu transformais l’affirmation en négation « e ngw’aku ka n’kaz’aku ko, e ngw’aku ka n’kaz’aku ko, e ngw’aku ka n’kaz’aku ko, … » (Ta mère n’est pas ton épouse). L’idée en kikongo est que, en niant une négation, tu disais « si, elle est mon épouse ». Je suis sûr que ce jeu est compliqué pour quiconque ne parle pas une langue avec cette logique. Et nous avons souffert pour comprendre qu’en français il nous fallait affirmer ou nier, même si la question était négative :

 

                Tu as déjà mangé ?                        - Oui (c’est-à-dire, j’ai mangé)

                Tu n’as pas encore mangé ?       - Si (c’est-à-dire, j’ai mangé)

                Tu as déjà mangé ?                        - Non (c’est-à-dire, pas encore)

                Tu n’as pas encore mangé ?       - Non (c’est-à-dire, pas encore)

 

Après des années de cette logique en français et en portugais, nous avons souvent de la peine à comprendre la femme qui nous aide à la maison. Sa langue maternelle est le rudgiriku, une langue du nord-est de la Namibie. Quand nous lui posons la question : « So, you haven’t had your dinner yet ? » (Vous n’avez donc pas encore pris votre repas du soir?), elle répond : « Yes ». Malheureusement, cela ne veut pas dire « Yes, I have ». « Yes » signifie : la proposition contenue dans votre question est vraie. Je n’ai pas encore mangé. Si elle disait : « No », ce serait le « Si, j’ai déjà mangé ». C'est-à-dire, la proposition négative dans la question et la négation dans la réponse donnent une affirmation.

Rien et jamais

Qu’est-ce que vous avez mangé ?                          - Rien

Tu as déjà goûté de la viande de tortue ?            - Jamais

 

Rien et jamais sont donc des négations. Seuls en position absolue. Pour cela, en principe, nous associons souvent ces mots à des négatifs. Même l’expression « ce n’est pas rien » renvoie à l’idée que « rien » est négatif. Mais quand j’ai rencontré le colonel Ouedraogo dans une conférence, la première chose qu’il m’a racontée sur le Congo (il a fait partie du contingent de la Monusco dans le Haut-Katanga), c’est l’expression : « Je vais prendre un petit rien ». Ça, ce sont les congolais, me dit-il. Je ne connaissais pas cette expression, mais, par son insistance, j’ai compris qu’il s’agit d’un congolisme. Un petit rien, c’est quelque chose. Ce congolisme, s’il en est un, cadre bien avec l’étymologie du mot « rien », qui vient directement du latin « rem », l’accusatif de « res », qui signifie « la chose ». Voilà pourquoi le mot « république » vient directement de « res publica », la chose publique. Le mot « rien » signifie « quelque chose » dans le sonnet qui commence par « Je vais lire en trois jours l’Iliade d’Homère », où Ronsard dit : « Si rien me vient troubler… », c'est-à-dire, si quelque chose vient me déranger… Pour que « rien » soit négatif, il faut qu’il soit dans une forme négative « ne… rien », par exemple, « Je n’ai rien mangé ». Si « rien » était vraiment négatif, « ne … rien » serait une double négation. Mais, nous voyons que « Je n’ai rien mangé » est une négation, plutôt que la négation d’une négation.

1986. Un ami achète un appareil sur lequel, pour la première fois, j’écoute les chansons que je veux, y compris des chansons des derniers cinq ans, et je ne sais donc pas si ces chansons sont des nouveautés ou non. Une de ces chansons que mon ami met en boucle sur son appareil, c’est « Mujinga ». Lobi oyebisaki na Mujinga soki tokutani o tokobunda/ Likambo a mobali na yo ngai naboyi oo/ Ye moko alandaka ngai, ngai naboyi oo/ Pekisa atika koya, ngai naboyi oo

 

Décidément, Franco aime la double négation. « Pekisa atika koya » signifie « empêche (-le) de venir » (c'est-à-dire, de me poursuivre). Littéralement, cette construction dit : « Interdis (-lui) de cesser de venir ». Deux verbes au sens négatif : kopekisa (empêcher, interdire) et kotika (cesser, laisser, abandonner). Cette fois-ci, si nous ne voulons pas voir une double-négation, nous pouvons jouer avec la ponctuation. Pekisa: atika koya. Les deux points séparent deux propositions indépendantes où la deuxième (atika koya) est explicative, sans être subordonnée. Place une interdiction sur lui : Qu’il cesse de me poursuivre.

 

PEDRO

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M
La chanson congolaise présente mille visages. Elles peuvent être décortiquées sous plusieurs manières. Bravo à PEDRO et aux autres chroniqueurs qui sont en train de prouver que la musique congolaise est un patrimoine de l’humanité.<br /> Messager
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B
Mon cher PEDRO, ce que vous venez d'écrire, démontre une fois de plus que les compositeurs de la chanson congolaise, celle que moi j'aime écouter et non le genre populaire que nous avons maintenant et qui se limite qu'à faire ce qu'on appelle" l'attalaku", est poétique, bien écrit en respectant les règles de l'art et aussi souvent en y ajoutant quelques astuces qui embrouillent le mélomane. C'est une force, faire réfléchir celui qui écoute une chanson donnée avec attention. Et c'est çà qui nous fait courir derrière le bon vieux temps. Les musiciens il y en a en profusion encore au Congo, mais pourquoi recherchons-nous tant les raretés, vous nous faites découvrir un pan de la réponse. Merci à toi mon frère et bon week-end à tous.
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P
Ajoutons vite ce commentaire: Les services secrets américains accusent la Russie d’avoir fait du tort aux Etats-Unis. Pendant une conférence de presse aux côtés de Poutine dans un pays nordique, Trump affirme qu’il vient de poser la question au Président Poutine et celui-ci lui a assuré que ce n’est pas la Russie. « Franchement », ajoute-t-il, « Je ne vois pas pourquoi ce serait la Russie. » Cette remarque provoque un tollé d’indignation dans certains secteurs de la société américaine. Donc le Président, dit-on, s’est rangé du côté de la Russie contre les services secrets américains. De retour au pays, pour mettre un peu d’eau dans son vin, Trump dit que c’était un lapsus linguae. Ce qu’il avait en fait voulu dire, c’est « Je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas la Russie. Une espèce de double négation, quoi !»
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M
Très belle analyse Pedro.