Joseph Kasa-Vubu : un homme oublié, pourtant.
- Joseph Kasa-Vubu : un homme oublié, pourtant...
Il y a dans les plis de l’Histoire des noms que le vent a froissés sans les emporter tout à fait. Des silhouettes effacées sur la fresque tumultueuse d’un pays aux mille cicatrices. Joseph Kasa-Vubu est de ceux-là. On l’évoque parfois dans un souffle, un paragraphe, une ligne dans un manuel d’école, presque comme une note de bas de page. Et pourtant… il fut là. Il fut même le premier. Le premier président d’une République née dans les douleurs de la décolonisation, dans la fièvre et la confusion d’un pays qui cherchait ses mots, son souffle, son âme.
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Un homme oublié. Et pourtant, quelle présence il avait.
Ce n’était pas un tribun de la verve brûlante comme Lumumba, ni un stratège à l’ambition froide comme Mobutu. Kasa-Vubu n’avait pas cette flamboyance qui attire les foules ni cette brutalité qui force le respect ou la peur. Il était d’un autre bois. Silencieux souvent, méditatif toujours, l’homme parlait peu, mais pesait chaque mot comme on pèse la mémoire d’un peuple. Issu de la petite ville de Tshela, formé chez les missionnaires catholiques, il avait appris le silence avant la parole. Et dans ce silence, il avait compris les humiliations. Il les avait bues comme on boit la pluie, en silence, sans les oublier.
Dans les années 50, alors que le Congo bouillonnait sous le couvercle belge, Kasa-Vubu était déjà là, président de l’ABAKO, ce mouvement qui, avant même le Mouvement National Congolais de Lumumba, posait les premiers jalons d’un discours d’émancipation. Il était prudent, mais inébranlable. Il réclamait l’indépendance non comme un cri, mais comme une logique. L’indépendance n’était pas pour lui un rêve fou, c’était une évidence, une nécessité organique. Et il savait que ceux qui prétendent que le calme est synonyme de faiblesse ne comprennent rien à la dignité.
Puis vint 1960. Les grandes manœuvres. Bruxelles qui croyait encore pouvoir contrôler le destin d’un pays qu’elle n’avait jamais vraiment regardé en face. Et là, dans l’agitation des tables rondes, dans le fracas des débats, il y avait ce petit homme aux lunettes sobres, droit comme un baobab, qui se tenait là, sans hurler, mais avec toute la mémoire des ancêtres dans le regard. Lorsque l’indépendance fut proclamée le 30 juin, ce fut lui, et non Lumumba, qui reçut les clés de la maison Congo. Lui, Kasa-Vubu, élu Président de la République. Premier chef d’État noir d’un Congo libre.
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Mais c’est lui qui, quelques semaines plus tard, osa limoger Lumumba. Par souci d’équilibre, par crainte d’un basculement, peut-être aussi parce qu’il ne voulait pas voir son pays basculer dans une guerre des mots et des postures. C’est lui qui prit une décision lourde, controversée, qui mit le feu aux poudres. Et Mobutu s’engouffra dans la faille. Le reste, on le sait. Le coup d’État, l’arrestation de Lumumba, son transfert, sa mort. Et pourtant… quel homme.
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L’histoire du Congo, si souvent écrite dans le sang, aurait pu, peut-être, prendre un autre chemin. Un chemin moins tragique, moins explosif, si la voie de Kasa-Vubu avait été entendue, respectée, suivie. Ce n’était pas un homme de guerre. C’était un homme d’équilibre. Il n’avait pas la poésie révolutionnaire de Lumumba, ni le cynisme organisé de Mobutu. Il avait la rigueur tranquille d’un chef traditionnel, la foi discrète d’un chrétien sincère, la prudence d’un homme qui ne confond pas le pouvoir avec le bruit. Il était un président qui tenait ses comptes et gérait le bien public avec rigueur et probité, un président qui savait faire la part des choses entre le bien privé et le bien public.
Ses discours, rares, sont aujourd’hui des archives que peu lisent. Pourtant, ils sont là, tissés de sagesse, de mesure, de cette intelligence qui ne cherche pas à impressionner mais à construire. Son dernier message, écrit peu avant sa mort, n’était pas un appel à la vengeance ou à la revanche. Il parlait d’unité, encore. De cette idée simple et pourtant si difficile : un pays n’est grand que s’il sait honorer tous ses fils, même ceux dont la voix ne porte pas loin.
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Aujourd’hui, dans certaines villes du Congo, des enfants passent devant des avenues nommées Kasa-Vubu sans savoir qui il était. Il n’y a pas de mythe, pas de culte. Rien qui fasse vibrer. Mais peut-être est-ce cela, au fond, l’héritage le plus pur : avoir été un homme entier, sans mensonges, sans culte de la personnalité, sans détournement des deniers publics, sans enrichissement personnel, sans malversation financière, sans népotisme, sans dictature dans un temps où l’Histoire ne jurait que par les flamboyances.
Joseph Kasa-Vubu est, au regard de la politique de tolérance, le précurseur de Nelson Mandela. En effet, il avait élevé au grade de lieutenant-colonel et avec les fonctions d’officier d’Ordonnance, le sergent-major Nyamaseko qui l’avait giflé au camp Léopold (aujourd’hui Kokolo) lors du procès ABAKO en février 1959. Il est mort quasiment les mains sans tache de sang.
Joseph Kasa-Vubu. Un homme oublié. Et pourtant, l’un des rares à n’avoir jamais trahi l’idée qu’il se faisait de son peuple.
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Héritage / perception : |
Figure effacée mais respectée, père discret de la République |
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Samuel Malonga |
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