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Publié par Samuel Malonga

LES PÈRES DE L’INDÉPENDANCE

  1. Joseph Kasa-Vubu : un homme oublié, pourtant...

Il y a dans les plis de l’Histoire des noms que le vent a froissés sans les emporter tout à fait. Des silhouettes effacées sur la fresque tumultueuse d’un pays aux mille cicatrices. Joseph Kasa-Vubu est de ceux-là. On l’évoque parfois dans un souffle, un paragraphe, une ligne dans un manuel d’école, presque comme une note de bas de page. Et pourtant… il fut là. Il fut même le premier. Le premier président d’une République née dans les douleurs de la décolonisation, dans la fièvre et la confusion d’un pays qui cherchait ses mots, son souffle, son âme.

 

Un homme oublié. Et pourtant, quelle présence il avait.

Ce n’était pas un tribun de la verve brûlante comme Lumumba, ni un stratège à l’ambition froide comme Mobutu. Kasa-Vubu n’avait pas cette flamboyance qui attire les foules ni cette brutalité qui force le respect ou la peur. Il était d’un autre bois. Silencieux souvent, méditatif toujours, l’homme parlait peu, mais pesait chaque mot comme on pèse la mémoire d’un peuple. Issu de la petite ville de Tshela, formé chez les missionnaires catholiques, il avait appris le silence avant la parole. Et dans ce silence, il avait compris les humiliations. Il les avait bues comme on boit la pluie, en silence, sans les oublier.

Dans les années 50, alors que le Congo bouillonnait sous le couvercle belge, Kasa-Vubu était déjà là, président de l’ABAKO, ce mouvement qui, avant même le Mouvement National Congolais de Lumumba, posait les premiers jalons d’un discours d’émancipation. Il était prudent, mais inébranlable. Il réclamait l’indépendance non comme un cri, mais comme une logique. L’indépendance n’était pas pour lui un rêve fou, c’était une évidence, une nécessité organique. Et il savait que ceux qui prétendent que le calme est synonyme de faiblesse ne comprennent rien à la dignité.

Puis vint 1960. Les grandes manœuvres. Bruxelles qui croyait encore pouvoir contrôler le destin d’un pays qu’elle n’avait jamais vraiment regardé en face. Et là, dans l’agitation des tables rondes, dans le fracas des débats, il y avait ce petit homme aux lunettes sobres, droit comme un baobab, qui se tenait là, sans hurler, mais avec toute la mémoire des ancêtres dans le regard. Lorsque l’indépendance fut proclamée le 30 juin, ce fut lui, et non Lumumba, qui reçut les clés de la maison Congo. Lui, Kasa-Vubu, élu Président de la République. Premier chef d’État noir d’un Congo libre.

 

Mais c’est lui qui, quelques semaines plus tard, osa limoger Lumumba. Par souci d’équilibre, par crainte d’un basculement, peut-être aussi parce qu’il ne voulait pas voir son pays basculer dans une guerre des mots et des postures. C’est lui qui prit une décision lourde, controversée, qui mit le feu aux poudres. Et Mobutu s’engouffra dans la faille. Le reste, on le sait. Le coup d’État, l’arrestation de Lumumba, son transfert, sa mort. Et pourtant… quel homme.

 

L’histoire du Congo, si souvent écrite dans le sang, aurait pu, peut-être, prendre un autre chemin. Un chemin moins tragique, moins explosif, si la voie de Kasa-Vubu avait été entendue, respectée, suivie. Ce n’était pas un homme de guerre. C’était un homme d’équilibre. Il n’avait pas la poésie révolutionnaire de Lumumba, ni le cynisme organisé de Mobutu. Il avait la rigueur tranquille d’un chef traditionnel, la foi discrète d’un chrétien sincère, la prudence d’un homme qui ne confond pas le pouvoir avec le bruit. Il était un président qui tenait ses comptes et gérait le bien public avec rigueur et probité, un président qui savait faire la part des choses entre le bien privé et le bien public.

Ses discours, rares, sont aujourd’hui des archives que peu lisent. Pourtant, ils sont là, tissés de sagesse, de mesure, de cette intelligence qui ne cherche pas à impressionner mais à construire. Son dernier message, écrit peu avant sa mort, n’était pas un appel à la vengeance ou à la revanche. Il parlait d’unité, encore. De cette idée simple et pourtant si difficile : un pays n’est grand que s’il sait honorer tous ses fils, même ceux dont la voix ne porte pas loin.

 

Aujourd’hui, dans certaines villes du Congo, des enfants passent devant des avenues nommées Kasa-Vubu sans savoir qui il était. Il n’y a pas de mythe, pas de culte. Rien qui fasse vibrer. Mais peut-être est-ce cela, au fond, l’héritage le plus pur : avoir été un homme entier, sans mensonges, sans  culte de la personnalité, sans détournement des deniers publics, sans enrichissement personnel, sans malversation financière, sans népotisme, sans dictature dans un temps où l’Histoire ne jurait que par les flamboyances.

Joseph Kasa-Vubu est, au regard de la politique de tolérance, le précurseur de Nelson Mandela. En effet, il avait élevé au grade de lieutenant-colonel et avec les fonctions d’officier d’Ordonnance, le sergent-major Nyamaseko qui l’avait giflé au camp Léopold (aujourd’hui Kokolo) lors du procès ABAKO en février 1959. Il est mort quasiment les mains sans tache de sang.

Joseph Kasa-Vubu. Un homme oublié. Et pourtant, l’un des rares à n’avoir jamais trahi l’idée qu’il se faisait de son peuple.   

Héritage / perception :

Figure effacée mais respectée, père discret de la République

Samuel Malonga

 

 

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N
Chers Mbokatiers,<br /> <br /> Avec votre permission je poursuis mes commentaires. "Dans les années 50" l'Abako s'occupait de son objet social tel que défini dans ses statuts: défense de la langue et de la culture kongo. Telle était la vision de son fondateur, Edmond Nzeza-Landu. En revanche, le groupe d'études catholique Conscience africaine (CA) avait publié son manifeste en 1956 dans lequel il avait livré ses réflexions sur l'émancipation du Congo. Ce document avait eu un grand retentissement. A Stanleyville, un prisonnier nommé Patrice Lumumba l'avait lu et s'état promis de rencontrer les animateurs de CA une fois libéré et c'est Joseph Ngalula qui arrangera la rencontre. <br /> <br /> Pour s'opposer au projet de laïcisation de l'enseignement par le ministre libéral belge des Colonies Auguste Buisseret, l'abbé Joseph Malula, responsable de CA, avait créé le MNC, Mouvement national catholique, qui sera rebaptisé Mouvement national congolais en 1958. Le contre-manifeste de l'Abako -publié un peu plus tard mais toujours en 1956- est selon moi une surenchère visant à ne pas laisser CA occuper seule l'espace médiatique. La preuve: son contenu sortait allègrement du cadre des statuts de l'Abako. Les radicaux de cette association (comme Vital Moanda) voulaient l'indépendance du Bas-Congo. Certains proposaient Léopoldville comme capitale. Le CRISP a consacré tout un volume sur l'Abako que je recommande à ceux que cela intéresse. D'ailleurs, cette vision séparatiste sera combattue au sein même de l'Abako. Une aile dissidente verra le jour, se présentera aux élections de 1965 et prendra le nom de Mwinda Bakongo (ou Abako Mwinda) sous le leadership des gens comme Emile Zola, Dinganga, Kimbimbi... <br /> <br /> "Puis vint 1960". A la Table Ronde (TR), il y a eu au moins deux incidents impliquant Joseph Kasa Vubu. Sans en avoir reçu mandat il voulait convaincre les délégués de mettre les Belges devant un fait accompli en les obligeant à accepter que la TR se transforme en une constituante. Des membres de son propre parti vont s'opposer à lui. C'est d'ailleurs ce qui avait consommé sa séparation avec Daniel Kanza. Ensuite, sa motion n'ayant pas été retenue et surtout à cause de l'arrivée de Lumumba, il avait disparu sans laisser de trace alors que les travaux de la TR devaient se poursuivre. Source Jef Van Bilsen, Congo 1945-1965. La fin d'une colonie. Vous pouvez aussi lire Georges-Henri Dumont, De la paix scolaire à la tourmente congolaise. 1958-1960.<br /> <br /> En revanche, il faut reconnaître à JKV que sous sa présidence l'administration fonctionnait comme du temps des Belges (on voit aujourd'hui à quel point il est difficile d'être pris au sérieux comme pays sans une administration fonctionnelle), Air Congo avait été créée (1961), des instituts comme l'IPN, l'IBTP... avaient également vu le jour. <br /> <br /> Patriotiquement vôtre.
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N
Chers Mbokatiers,<br /> <br /> Je me permets de vous soumettre mes commentaires sur cet article. Le titre de "Président" est différent selon que l'on est dans un système présidentiel ou parlementaire. C'est ce dernier régime que la Loi fondamentale avait instauré au Congo. Pour rappel, à l'issue des élections, le parti qui remporte le plus de sièges forme le gouvernement et un de ses membres (souvent le mieux élu mais pas toujours) devient PM. Si à lui tout seul il n'a pas la majorité absolue au Parlement il fait une coalition avec d'autres partis idéologiquement proches. En 1960, c'est le MNC Lumumba qui avait gagné les élections et était à la tête de la coalition qui devait diriger le Congo. Donc sans l'appui des parlementaires de cette coalition Joseph Kasa-Vubu ne serait jamais devenu président, puisque le président était élu par le Parlement. De mémoire, le MNC-L avait 35 députés et 21 sénateurs et l'Abako 12 députés et 5 sénateurs (je peux vérifier les chiffres). On comprend dès lors que selon l'esprit des institutions JKV n'avait pas le pouvoir de limoger PL comme le président israélien ne peut pas limoger Netanyahu. La commission parlementaire belge sur l'assassinat de PL a exhumé des archives qui expliquent ce limogeage et quelles étaient les forces étrangères et locales qui opéraient en coulisse. P ex le 3/09/1960 Etienne Davignon se réjouissait du limogeage de PL alors que celui-ci n'interviendra que deux jours plus tard le 5/09. Un ministre ne contresigne pas un acte sans l'aval de son PM, or Bomboko et Delvaux (Mafuta Kizola) l'avaient fait pour donner un semblant de légalité à l'acte de destitution de JKV. Si vous lisez les rapports de la CNS vous verrez à quel point la commission sur les assassinats est dure avec JKV et elle étaie son raisonnement avec des faits plutôt accablants pour l'ancien chef de l'Etat dont le rôle, purement protocolaire, aurait dû se limiter à être un arbitre au-dessus de la mêlée et qui éclaire par ses sages conseils le PM sans avoir de l'autorité sur lui. 30 ans après la CNS beaucoup d'archives ont été déclassifiées (USA, Belgique...) et fournissent des informations qui vont toujours dans le sens de renforcer le point de vue de la CNS. Peut-être que je reviendrai pour la suite du texte. Patriotiquement vôtre.
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S
Il y a président et président. Kasa-Vubu était le président de la république donc chef d'Etat et père de la nation, tandis que Lumumba était premier ministre et président du Conseil parce qu'il présidait le Conseil des ministres.