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Publié par Samuel Malonga

Pourquoi les policiers sont-ils appelés mbila ?

 

Dans une langue, les mots mènent une existence semblable à celle des êtres vivants. Ils voient le jour, font leur vie et finissent parfois par disparaître. Si dame la chance sourit, certains connaissent une sorte de résurrection en sortant de l’oubli. La longévité d’un mot dépend de sa capacité à fidéliser son usage auprès de ses consommateurs. La durée de son existence est donc tributaire de son emploi dans le temps et dans la durée. Sa présence dans le vocabulaire usuel reflète la valeur dont il jouit auprès des locuteurs. Comme une œuvre d’art, un terme peut subir des modifications cosmétiques dans son orthographe ou des altérations dans sa prononciation. Il peut  également acquérir une nouvelle nature voire une  une nouvelle signification. Dans le jargon kinois, un mot a connu une existence tumultueuse, une histoire à faire rêver les termes disparus ou ceux qui sont en voie de l’être. Il s’agit du substantif mbila (noix de palme).    

 

 

Dans les années 50, en pleine colonisation paraît une nouvelle locution employée par la population pour stigmatiser les policiers à Léopoldville. Elle exprime le dédain des habitants de la capitale à l’égard de ces Congolais au service des colons. Ils se font remarquer par une brutalité inouïe à l’endroit de leurs propres frères qu’ils jettent sans ménagement dans des fourgons cellulaires appelés ″sans payer″. Les Léopoldvillois comme pour les narguer commencent à les appeler bikoti mbila c’est-à-dire les chapeaux rouges ou les hommes dont le chapeau a la couleur des noix de palme. Le singulier étant ekoti mbila, le fez que les policiers coloniaux abhorrent fièrement est reconnaissable à plusieurs mètres à la ronde comme l’est la crête d’un coq. C'est un chéchia rouge vif frappé d’un écusson or dominé par la lettre P. Les jeunes de Léopoldville se sont donc référés aux noix de palme et à la coiffure des policiers pour leur coller ce surnom.

 

L’expression ″ekoti mbila″ n’a pas survécu à la décolonisation. Elle s’efface peu à peu dans le langage kinois, la population préférant son synonyme traditionnel ″polisi″. Avec l’indépendance, la tenue de la police du Congo change. Le chéchia qui a également été porté par plusieurs polices coloniales en Afrique disparaît en octobre 1960 au profit du képi. Dans les années 70, avec la dissolution de la police et son incorporation dans l’armée plus précisément dans la gendarmerie, apparaît le terme lizanda, une altération kinoise du mot gendarme.

 

 

Alors qu’à Kinshasa comme dans le reste du pays, on ne jure que par le terme ″lizanda″, la locution ″ekoti mbila″ sort de façon inattendue de son hibernation. Après une bonne vingtaine d’années d’absence, il réapparaît en Occident. En faisant un rapprochement entre le comportement des polices  du Congo belge et celles de l’Europe,  le Congolais s’est vite souvenu de cette expression qui autrefois désignait l’agent de l’ordre pendant la colonisation. Sortie des placards du passé, la locution  est dépoussiérée et transformée en un simple substantif pour devenir mbila. Désormais, ce mot reçoit une deuxième signification dans le jargon populaire congolais. Redoutable et redouté, le policier européen qui est le collègue de l’ancien agent colonial congolais est désigné par ce nouveau mot. Le terme reprend vie et renaît de ses cendres dans un contexte particulier aussi dans une configuration singulière loin du Congo. Quand bien même les polices européennes sont  différentes des célèbres ″bikoti mbila″ du Congo belge de par leur tenue, leur façon de travailller ou leur mentalité, mais le reflexe légendaire de brutalité qui les caractérise est leur point commun.

 

Aujourd’hui, le substantif ″mbila″ a fait le voyage retour. Rentré au bercail, il désigne à la fois le soldat tout comme le policier. Ne sont-ils pas tous des hommes en uniforme au service de l’État ? Ce mot qui est né pendant la colonisation a failli disparaître. Ayant retrouvé sa place dans le jargon congolais, il doit sa renaissance à la diaspora qui bien souvent donne une approche congolaise aux défis de l’immigration.

 

Samuel Malonga

 

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