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Publié par Sonia Rolley / RFI

RDC : le fabuleux destin de l’Indien Harish Jagtani et de ses proches

 

Le 8 mai dernier, dans l’article concernant les travaux de réfection de l’hémicycle du sénat et un potentiel scandale financier, nous promettions de revenir sur l’étonnant parcours de Harish Jagtani, richissime propriétaire de Modern Construction, l’entreprise à qui Alexis Tambwe Mwamba avait accordé le contrat de gré à gré.

Radio France Internationale a été plus prompte que nous. Sous la signature de Sonia Rolley, RFI nous livre ci-dessous une longue et remarquable enquête, riche, fouillée et très bien documentée. Du travail de professionnel que Mbokamosika salue, d’autant qu’il est assorti du droit de réponse de Jagtani.

A quelques encablures de la reprise du procès de Vital Kamerhe, cette enquête vient éclairer d’une lumière crue les relations troubles et vénéneuses que Joseph Kabila et son clan entretenaient (et entretiennent toujours, même s’ils s’en défendent) avec ce jeune Indien, arrivé au Congo pauvre comme Job il y’a 25 ans et aujourd’hui riche comme Crésus.

SIMBA NDAYE

 

Le couple Harish Jagtani et Sunita "Neha" Jagtani lors d'une fête avec à leurs côtés Olive Lembe di Sita, la femme de Joseph Kabila.
Le couple Harish Jagtani et Sunita "Neha" Jagtani lors d'une fête avec à leurs côtés Olive Lembe di Sita, la femme de Joseph Kabila. 

Certains surnomment Harish Jagtani le « Dan Gertler indien », du nom de cet homme d’affaires israélien sulfureux, ami de Joseph Kabila. L’ancien chef de l’État de la République démocratique du Congo (RDC) a démenti toute relation avec cet homme d’affaires indien. RFI apporte de nouvelles preuves de cette proximité et a poursuivi son enquête. Non seulement M. Jagtani a bâti en moins de 15 ans un empire au pays de Joseph Kabila, mais sa famille et ses associés possèdent aujourd’hui d’importants actifs au Congo, comme à l’étranger, et sont arrivés à s’associer aux plus grands groupes comme l’américain Hilton et le français Accor.

 

Le 28 octobre 2015, Harish Jagtani fête avec faste son quarantième anniversaire. L’homme d’affaires a décidé de le célébrer en Inde, son pays d’origine, dans sa luxueuse résidence de Jaipur, capitale du Rajasthan. Le millionnaire l’a baptisée « LV », en hommage à Louis Vuitton, l’une de ses marques de luxe préférées. Ce n’est pourtant pas M. Jagtani qui est le centre de l’attention. L’invitée d’honneur s’appelle Olive Lembe di Sita, première dame de la République démocratique du Congo (RDC). C’est dans ce pays d’Afrique centrale à l’histoire tumultueuse que l’homme d’affaires indien vit depuis vingt ans et a fait fortune sous la présidence du mari de « Maman Olive », Joseph Kabila, arrivé au pouvoir en 2001.

Sur les photos de l’événement, Olive Lembe di Sita est vêtue d’une somptueuse robe blanche et semble raffoler du couple, jeune, riche comme elle. « Harish séduit par ses manières très policées et ses projets ambitieux », explique un homme d’affaires congolais agacé par les succès de M. Jagtani. Une dizaine de clichés obtenus par Radio France Internationale (RFI) atteste des rapports chaleureux entretenus entre le couple de millionnaires indiens et l’épouse de Joseph Kabila. Le désormais ancien chef de l’État n’apparaît sur aucune image. Après la publication de notre première enquête, il a démenti, par la voix de son chargé de mission, toute relation avec cet homme d’affaires aujourd’hui au cœur de plusieurs scandales.

Olive Lembe di Sita (g.), épouse de Joseph Kabila, et Sunita "Neha" Jagtani (d.), épouse de Harish Jagtani, posant avec un tableau contenant une série de photos ensemble.
Olive Lembe di Sita (g.), épouse de Joseph Kabila, et Sunita "Neha" Jagtani (d.), épouse de Harish Jagtani, posant avec un tableau contenant une série de photos ensemble. 

L'entreprise Modern Construction de Harish Jagtani a bénéficié d’un marché de gré à gré devenu polémique. En pleine crise économique, le Sénat, présidé par un proche de M. Kabila, a dépensé 4 millions de dollars, hors budget, pour rénover sa salle plénière. À Kinshasa, la capitale, les habitants attribuent souvent certaines des tours construites par Harish Jagtani et ses sociétés de construction à l’ancien couple présidentiel, comme la tour Kiyo Ya Sita. Elle a été baptisée ainsi, racontent-ils, en hommage à Olive Lembe di Sita. Interrogée par RFI, la conseillère en communication de l’ancienne première dame l’assure : « Son investissement est dans l’agriculture et dans l’élevage des bovins. » 

Harish Jagtani, l’ami de l’ancienne première dame

En ce 28 octobre 2015, Harish Jagtani sourit. Il a des raisons de se réjouir. À 40 ans, il est à la tête de la plus grande compagnie de fret aérien de cet immense pays d’Afrique centrale : Services Air, aujourd’hui appelée Serve Air Cargo. La RDC manque cruellement d’infrastructures et les clients se bousculent. Ce sont aussi bien des institutions étatiques congolaises que des ONG internationales et des agences de l’ONU, comme le Programme alimentaire mondial et l'Unicef.

M. Jagtani dirige aussi au moins trois sociétés de construction qui multiplient les grands projets immobiliers à Kinshasa. La capitale congolaise connaît une fièvre immobilière sans précédent en pleine crise politique. L’époux d’Olive Lembe di Sita, Joseph Kabila, doit achever l’année suivante son deuxième et dernier mandat. L’opposition a déjà commencé à manifester pour réclamer la tenue des élections dans les délais prévus par la Constitution. Paradoxalement, malgré l’incertitude, l’argent coule à flots. Les tours, résidences de luxe et centres commerciaux poussent dans les communes les plus huppées de la capitale congolaise.

L'empire de Harish Jagtani.
L'empire de Harish Jagtani. RFI/Service infographie

L’histoire de Harish Jagtani, c’est le fabuleux destin d’un immigré indien, employé devenu multimillionnaire après dix années difficiles dans un pays en guerre. Quand Harish Jagtani arrive à Kinshasa en 1995, il ne côtoie pas les plus hauts personnages de l’État. Il semble surtout dépendre de la générosité d’un compatriote, Parmanand Daswani, un importateur indien qu’il présente comme son oncle et qui navigue entre les deux rives de l’imposant fleuve Congo. M. Daswani est connu dans la région des Grands Lacs à double titre. Il est aujourd’hui le consul honoraire de l’Inde à Brazzaville, mais il est aussi à la tête de Gay Impex et de sa filiale, la chaîne de supermarchés Régal, présente en RDC et en République du Congo. Mais Gay Impex est encore une entreprise modeste quand le tout jeune Harish, 20 ans à peine, va y faire ses premières classes. Il y passe cinq ans, entre 1996 et 2001, peut-on apprendre dans une biographie issue des « Lumumba papers », cette fuite de documents bancaires sans précédent en RDC que l’on doit à Jean-Jacques Lumumba, lanceur d’alerte, ancien banquier et petit-neveu du héros de l’indépendance congolaise Patrice Lumumba.

La société Gay Impex sera légalement constituée au Congo en 2006, elle va connaître sous la présidence de Joseph Kabila une croissance importante, mais sans doute moins que celle de sociétés d’autres proches de Harish Jagtani ces dix dernières années. RFI a pu reconstruire une partie de cette success story digne d’un film de Bollywood grâce aux Lumumba Papers, d’autres documents confidentiels, notamment bancaires, et sources publiques, ainsi que de multiples entretiens avec d’anciens employés, proches et rivaux de M. Jagtani.

Une famille d’immigrés indiens devenue millionnaire

Sous la présidence de Joseph Kabila, Harish Jagtani n’est pas le seul à faire fortune. Au moins sur le papier, tout son cercle en profite. « Sa mère était institutrice en Inde, elle vit toujours là-bas. Son père est mort quand il était jeune », raconte un familier de l’homme d’affaires indien. La mère, Neeta Jagtani, ne fréquente sans doute plus les couloirs de son école. Avec Sunita, la femme de son fils Harish, elle est à la tête d’au moins un mégaprojet immobilier à Jaipur. Selon le site de l’autorité de régulation des projets immobiliers du Rajasthan, les deux femmes sont directrices de Shiv Sital Builders Private Limited, promoteur de Sapphire, une luxueuse résidence d’une dizaine d’étages, avec piscine et jardins sur le toit. Cette société se présente aux investisseurs intéressés comme « l’une des sociétés de développement immobilier de premier plan en Inde, pionnière en République démocratique du Congo » fondée en 2007 par le « magnat international de la construction Harish Jagtani ».

Pourtant, à cette époque, Harish Jagtani est surtout connu au Congo comme le patron indien de la compagnie aérienne congolaise Services Air. Tout juste est-il mentionné une fois cette année-là dans les colonnes d’un quotidien indien comme un natif qui ambitionnait de construire un parc à dauphins dans le désert du Rajasthan. Mais ce projet n’a jamais vu le jour.

Quand on interroge Shiv Sital Builders Private Limited sur les autres résidences immobilières de luxe en Inde mentionnées comme achevées sur son site, elles sont toujours indisponibles. Mais le gérant, Ajay Singh, promet pour « très bientôt » le démarrage des travaux d’un mégaprojet « Big Times », quatre tours résidentielles semi-luxueuses, avec 296 appartements sur un terrain de 8 300 m² à Jaipur. L’homme d’affaires indien a créé avec des proches dans les années 2010 plusieurs dizaines de sociétés dans son pays d’origine. Elles ont officiellement pour objet d’opérer dans le domaine de la construction, l’hôtellerie, l’immobilier et même la santé, mais n’ont pour la plupart pas même un site internet.

20 millions de dollars remboursés en seulement trois ans

C’est dans ces mêmes secteurs que Harish Jagtani a fait fortune en République démocratique du Congo. Selon les informations que lui-même a fournies en 2014 à l’une de ses banques et que RFI a obtenues, il cumule cette année-là avec ses trois sociétés de construction huit projets immobiliers achevés ou en cours à Kinshasa pour un montant de 112,5 millions de dollars. L’homme d’affaires indien assure n’avoir pas plus que 5 millions de dollars de prêts dans deux banques, la BIAC et la Rawbank. Selon un autre document bancaire, issu des Lumumba papers, une autre ligne de crédit avait été ouverte en 2011 pour 20 millions de dollars à la BGFI Bank, une banque dirigée par un membre de la famille de Joseph Kabila, mais en 2014, cette somme a déjà été entièrement remboursée.

Cette année-là, sa société de fret aérien Services Air a 5 millions de dollars d’actifs et plus de 35 millions de dollars de chiffre d’affaires annuel. Mais le très productif homme d’affaires indien se lance dans la construction d’un hôpital moderne à Kinshasa. Toujours selon ce document bancaire confidentiel, pour financer HJ Hospitals – aujourd’hui l’un des principaux hôpitaux privés de Kinshasa –, Harish Jagtani tablait sur cinq millions de dollars de prêt sur les 19,8 millions d’investissement initial, il devait lui-même financer 14,5 millions restants sur fonds propres et avait donné en garantie un terrain estimé à plus 6 millions de dollars. « Il peut avoir demandé des prêts dans d’autres banques, mais ce monsieur Jagtani n’a jamais manqué de liquidités », martèle son ancien banquier et lanceur d’alerte Jean-Jacques Lumumba, qui soupçonne comme d’autres banquiers et hommes d’affaires à Kinshasa des opérations illicites. « Quand il passait en commission pour obtenir le prêt de 5 millions, il avait déjà acheté l’essentiel du matériel. Il n’avait pas besoin de nous pour financer cette opération. »

La famille de Harish Jagtani.
La famille de Harish Jagtani. RFI/Service infographie

La volonté d’opérer des partenariats prestigieux

Harish Jagtani tente de séduire au-delà des frontières du Congo. Mais il peine à intéresser les grandes marques à ses projets immobiliers à Kinshasa. L’une de ses plus grosses prises, c’est d’avoir signé en 2019, au lendemain de l’élection de Félix Tshisekedi, un partenariat avec la chaîne hôtelière de luxe Hilton, qui a pourtant longtemps hésité à s’associer à lui. Cette multinationale américaine devrait ouvrir d’ici la fin 2021 un hôtel dans l’un des immeubles de l’homme d’affaires indien, le Congo Trade Center (CTC), le plus grand centre commercial et résidentiel de Kinshasa idéalement situé sur les rives du fleuve Congo. D’autres ont renoncé à s’y associer. « Harish est intelligent et de bonne compagnie », commente un homme d’affaires étranger qui a un temps eu des vues sur les boutiques du CTC. « Harish ne manque pas d’argent, veut aller vite, mais n’a pas toute la documentation nécessaire pour inspirer confiance aux marques installées. »

L’homme d’affaires étranger prend l’exemple de la galerie commerciale du Congo Trade Center, achevée avant même d’avoir contacté ses futurs clients. « Quel entrepreneur a un tel projet et pense à faire venir des marques après ? », s’interroge-t-il encore des années plus tard. « Les grandes marques ont des boutiques assez uniformes au niveau mondial et n’importe quel promoteur le sait, ces démarches doivent être faites en amont s’il souhaite rentabiliser son projet. » Un opérateur congolais s’interroge lui aussi sur les raisons du succès du modèle économique de ce rival « quand la moitié des appartements sont vides ». « J’avais moi aussi tenté de me lancer, mais à moins de 75 % de taux d’occupation sur dix ans, cela ne permettait pas de rentabiliser l’investissement initial, si on prend en compte bien sûr le paiement des intérêts bancaires et des impôts. »

Depuis la polémique sur la rénovation de la salle plénière du Sénat, les articles de presse relatifs aux pratiques de gestion de M. Jagtani se multiplient, mais ne semblent pas inquiéter la multinationale américaine Hilton. Interrogée par RFI sur les recherches effectuées sur le passif des hommes d’affaires et sociétés avec lesquels elle s’associe, un porte-parole de Hilton Worldwide Holdings Inc assure que le grand groupe américain a fait « preuve d’une diligence raisonnable […] pour confirmer la structure de propriété » et que ses procédures internes sont conformes aux règles imposées par le département américain de la justice et autre autorité de régulation. Comme toute entreprise américaine, la chaîne Hilton est soumise au Foreign Corrupt Practices Act qui lui interdit de s’associer à tout acte de corruption directe ou indirecte d'un agent public étranger.

« Kenny » Rawtani, de tailleur à millionnaire

Le clan Jagtani compte sans doute aujourd’hui plus d’un millionnaire. Le beau-frère de Harish, Kamal « Kenny » Rawtani, impressionne, lui aussi, par la multiplication de ses actifs ces dix dernières années. « On se souvient de lui comme d’un petit tailleur qui venait chez nous avec sa valise pour nous faire des costumes qui coûtaient à l’époque quelques centaines de dollars », peste un rival. Aujourd’hui, le « petit tailleur » est à la tête d’une holding, Kenny’s International, qui a 15 boutiques dans neuf pays. Il revendique la possession d’au moins deux immeubles, R R House et Casa Savi, en plein cœur de Kinshasa, dirige plusieurs restaurants et clubs parmi les plus connus : K Lounge, Millionnaire Club, l’Olive Verte, Fusion…

Il a également une agence de voyages, Miles Travels, mais aussi une société de construction, Sokerico. Il est l’un des principaux associés de la discrète société Milano créée à Kinshasa en 2005. Au moins une boutique de luxe avec le même nom et un logo similaire à celui de Kenny’s international existe à Luanda, dans la voisine Angola. En 2017, son principal associé, Ritesh Hemnani, avait été kidnappé et séquestré pendant 18 jours, ses ravisseurs, congolais, camerounais et mozambicains avaient réclamé à ses proches plus de 2 millions de dollars de rançon. Il avait fini par être libéré par la police congolaise.

Un associé cité dans les Panama Papers

Harish Jagtani a longtemps eu pour principal associé un certain Sajid Umelada Dhrolia, même si depuis un peu plus d’un an, les relations entre les deux hommes semblent s’être tendues, selon des proches. C’est ensemble qu’ils ont fondé Modern Construction en 2009, ils figurent tous deux parmi les principaux actionnaires, selon les statuts de la société publiés au Journal Officiel en 2012. M. Dhrolia se présentait toujours comme « directeur » de cette entreprise en 2016 quand son nom est cité dans le cadre des révélations liées aux « Panama Papers », cette fuite sans précédent de documents confidentiels de sociétés offshores.

L’enquête est coordonnée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ). Elle ne mentionne pas Harish Jagtani, mais établit des connexions entre Sajid Dhrolia et deux autres indiens ayant longtemps opéré à Kinshasa, Salim Anwerali Kamani et Nazim Sadrudin Charaniya. Tous les trois ont des liens avec une société basée dans les îles vierges britanniques, Sanzi Holding Limited. « Certains d’entre eux n’étaient déjà plus au Congo depuis longtemps, mais quand ils ont été cités dans les Panama Papers, c’était quand même un choc », explique un membre de la communauté indienne de Kinshasa.

L’information peut choquer, car le recours à ce type de sociétés basées dans des paradis fiscaux est souvent assimilé à des pratiques peu avouables allant de l’évasion fiscale au blanchiment d’argent. L’anonymat des véritables bénéficiaires de Sanzi Holding Limited est garanti, mais les Îles Vierges britanniques et leurs adeptes justifient souvent cette opacité par des impératifs de confidentialité.

Les « Lumumba Papers » permettent peut-être de lever une partie de ce voile d’opacité. Quand M. Jagtani se présente au début des années 2010 à des établissements bancaires à Kinshasa pour obtenir des prêts, il se dit actionnaire d’un « Sanzi Group » qui aurait « des points de vente en Angola (48), au Cameroun, en Namibie et bien-sûr en RDC ». Selon les recoupements opérés par RFI, ce groupe se présente aujourd’hui sous l’appellation « Group SNS ». Avec sa filiale, Noble Group SA, il est devenu l’un des plus grands importateurs en Angola et détient la chaîne de supermarchés Angola Mart et d’autres sociétés, notamment en Inde et à Dubaï. En 2010, ce groupe affichait déjà plus de 730 millions de dollars de chiffre d’affaires annuel, à en croire l’un de ses cadres.

Harish Jagtani et ses associés.
Harish Jagtani et ses associés. RFI/Service infographie

Sajid Dhrolia est à peine plus vieux que Harish Jagtani et son parcours est assez similaire. Né le 3 juin 1971, il assure lui-même à la BGFI Bank avoir fini ses études supérieures en Communications des affaires à l’université de Bombay en 1995 et avoir émigré juste après en RDC. Il fonde une petite société d’import-export Sajico qui va se faire enregistrer comme représentant de marques indiennes alors peu connues, Lasam’s ou Champion Whisky. Avec Kin Marché et ses deux points de vente dans la capitale congolaise, Sajid Dhrolia reste quasi inconnu du grand public au Congo, plus discret que son ex-ami Harish, il ne laisse que peu de traces écrites derrière lui.

Des sociétés basées dans des paradis fiscaux

Comme Harish Jagtani, « Saju », comme le surnomment les milieux politiques et d’affaires congolais, est pourtant l’un des plus grands artisans du boom de l’immobilier de luxe de ces dernières années. Avec l’une de ses sociétés, la Compagnie hôtelière et immobilière du Congo (CHIC), il est parvenu à signer en septembre 2019 un partenariat avec une autre chaîne hôtelière de prestige, le français Accor, pour l’ouverture de trois hôtels à Kinshasa et dans les deux villes minières, Lubumbashi et Kolwezi.

Son nom apparaît comme représentant de l’un des deux sociétés actionnaires, Galmington Holdings Limited, une société basée dans les Îles Vierges britanniques. Selon l’acte constitutif de CHIC daté du 19 décembre 2017, pour cette grosse opération, Sajid Dhrolia a débauché Chug Chaitanya, l’un des principaux associés d’un de ses cousins, Rahim Dhrolia, homme d’affaires très influent dans l’ex-province du Katanga. Chug Chaitanya représente, lui, CAPS Holding Limited, une société basée aux Seychelles, qui sont aussi considérées par l’Union européenne comme un paradis fiscal.

Cette opacité ne semble pas avoir rebuté le groupe français Accor. Interrogé par RFI, il assure avoir effectué « des contrôles préalables approfondis sur les propriétaires potentiels et ses actionnaires ». Cette enquête n’aurait révélé « aucun signal d’alerte ni risque ». Les trois hôtels devraient ouvrir leurs portes respectivement en décembre 2020, 2021 et 2022.

Ce n’est pas tout. Sajid Dhrolia serait également, selon plusieurs sources, derrière un autre poids lourd du secteur : Safricode. « Saju » s’est appuyé cette fois sur un entrepreneur indien plus connu et respecté : Alu Rahi Manji et sa société Devimco, qui a longtemps connu des problèmes de liquidités. À croire son site internet, Safricode a été créée en 2014 par Devimco et une autre société A One Construction attribuée à M. Dhrolia. En six ans à peine d’existence, Safricode annonce avoir à mener à bien cinq projets résidentiels et commerciaux de luxe à Kinshasa, dont le Panoramique, un immeuble de vingt-quatre appartements, avec piscine à débordement, jacuzzi, sauna, gymnase, salle de jeux, deux immenses terrasses avec une vue imprenable sur Kinshasa « et bien plus encore », promet son site internet. Les villas de sa résidence la Promenade ont fait des heureux parmi les membres du cabinet du nouveau chef de l’État, selon des sources proches de l’homme d’affaires et internes à la Présidence. « J’ai le même salaire qu’eux, je n’aurais jamais pu me payer une maison là-bas », s’étonne l’une de ces sources.

Frustration des milieux d'affaires congolais

Les succès de « Harish » et « Saju » font des jaloux dans toutes les communautés, mais surtout parmi les hommes d’affaires congolais excédés de voir les plus importants projets d’infrastructures réalisées par des étrangers. « Quand on est Congolais et qu’on veut faire des affaires au Congo, on peine à avoir accès au capital et aux garanties bancaires. Même les banques sont pour la plupart tenues par des étrangers ayant eux-mêmes des intérêts au Congo », déplore un entrepreneur congolais. « Quand un chef d’État arrive au pouvoir et dit qu’il va créer des millionnaires congolais, je rigole. » Pour cet entrepreneur, l’explication est simple : « L'homme politique congolais » peut difficilement ouvrir un compte « en Europe ou ailleurs ». Pour investir son argent illégalement acquis, « il » ne peut pas s’allier à des Congolais « pour des raisons de confidentialité ».

Sonia Rolley /RFI


Droit de réponse

M. Harish Jagtani n’a pas donné suite pour le moment aux questions relatives à la présente enquête. Par le biais de ses avocats, l’homme d’affaires indien a répondu le 21 mai 2020 aux informations contenues dans l’enquête publiée le 7 mai 2020.

Dans ce cadre, M. Jagtani affirme qu’il « n’est pas un proche ni un intermédiaire pour l’ancien président de la République, Joseph Kabila, qu’il ne connaît pas personnellement ». Il nie « être l’auteur de portage financier pour quelle que haute personnalité que ce soit ».

Il explique par ailleurs que sa société Modern Construction « est active depuis 2007 et a à son actif pour plus de 20 projets réalisés et 5 en cours ». La Tour Kiyo Ya Sita « n’appartient pas, comme il est suggéré, à l’ancienne famille présidentielle ».

Pour ce qui est du marché de rénovation de la salle plénière du Sénat, M. Jagtani souligne qu’il « a été fait strictement application de la réglementation sur les marchés publics ». L’homme d’affaires indien assure que ces travaux n’ont pas été surfacturés et qu’ils restent « impayés à ce jour ».

MM. Sajid Dhrolia, Kamal Rawtani et Parmanand Daswani sont restés injoignables et n’ont pas donné suite

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