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Publié par Samuel Malonga

 

Les sapeurs nigérians de l’État Indépendant du Congo

Où est né l’art de bien s’habiller en Afrique centrale ? A cette question pertinente et sensible, la réponse semble déjà connue. Ce qui est devenu aujourd’hui une manière de vivre pour les sapeurs mérite d’être éclairé par l’histoire. Si la Sape et la sapologie sont des mots nouveaux, le dandysme est un phénomène ancien qui a existé depuis la nuit des temps. Les styles vestimentaires ont traversé les siècles et se sont métamorphosés au gré des différents courants de la mode selon les époques. La Sape est aujourd’hui devenue un fait culturel et sociétal propre aux deux Congo. Quand et où a-t-elle réellement vu le jour dans notre pays?

 

Histoire de la Sape

Pour les Brazzavillois, la Sape est née à Brazzaville. Elle est introduite vers les années 1900 -1910 dans ce qui est encore le Moyen Congo par les domestiques des Blancs selon les uns, par les soldats fraîchement rentrés de la Seconde guerre mondiale selon les autres. Papa Wemba soutient cette hypothèse alors que bien des Kinois pensent le contraire. La paternité de la Sape est une source de querelle quasi permanente entre les dandys des deux capitales les plus rapprochées du monde.

 

Si le mouvement s’estompe et connaît une longue hibernation, il reprend son envolée définitive dans les années 60. Vers 1976 se développe simultanément à Kinshasa et à Brazzaville un véritable phénomène de société. De cette frénésie vestimentaire sort un nouveau mot: la SAPE (société des ambianceurs et des personnes élégantes). S’habiller chic s’apparente pour les uns à une manière de vivre, à une façon de se définir ou de s’affirmer. Pour les autres, la sape est une religion, un art, une philosophie culturelle, une spiritualité, parfois même un défi lancé contre soi-même et la société. Une nouvelle doctrine est née. Stervos Niarcos qui donne le nom de Gianni Versace à sa fille unique, s’autoproclame pape de la Sape et fondateur de la religion kitendi. Auteur-compositeur de talent, il se sert de la musique comme rampe de lancement de sa philosophie. Il fait alliance avec Bozi Boziana et Papa Wemba pour les besoins de la cause. Pari réussi. Dans la pure tradition du slogan "Bien sapé, bien coiffé, bien parfumé ", Niarcos  compose plusieurs hits dont Matebu (acronyme de Marie-Thérèse Bumba) puis Proclamation. Dans ces chansons, il fait l’apologie des griffes de la haute couture et des chaussures des marques phares qu’il porte non sans citer les noms des sapeurs de son entourage. Le mythe du maestro est né.

 

 

Son voyage au pays est le couronnement de son succès artistique et vestimentaire. Lorsqu’il descend à Kinshasa avec ses apôtres, le N’Ganshie est accueilli comme l’enfant prodigue. L’engouement est grand, la ferveur  immense. Les motards l’escortent de l’aéroport de Ndjili jusqu’à la Cité de la Voix du Zaïre où le grand prêtre donne sa première interview. Dans la foulée des retrouvailles, un concert est organisé au Palais du Peuple. Le succès est au rendez-vous et la moisson est immense. La vulgarisation de la doctrine kitendi par le pape Niarka  lui-même est une réussite. Les adeptes se font nombreux. Artistes-musiciens, jeunes citadins, hommes politiques des deux rives du fleuve Congo, tous mettent la main à la pâte. L’addiction à ce qui est devenue une drogue s’empare de la jeunesse avec fébrilité. Des confréries kitendistes comme celles des Léopards de la Sape à Kinshasa ou de  l’Université de la Sape à Brazzaville sont créées conformément à l’orthodoxie du maître.

 

Les accrocs et autres fous de la mode rivalisent d’ardeur et d’ingéniosité dans une émulation sans pareille. Dans ce même ordre d’idées, le styliste congolais Papa Griffe alias Sapeur d’État, ancien porte-sac du N’Ganshie, organise la " journée mondiale de la Sape"  à la date du décès du maestro à qui les amoureux du kitendi vouent jusqu’aujourd’hui un véritable culte. Son souvenir est encore vivant vingt ans après sa  disparition. Mzee Kindingu,  " leader des sapeurs dans le monde ", résume dans son prêche la philosophie de la corporation : «Dieu est le premier styliste. Il a tué une bête, il a créé les marques d’habillement et il a dit à Adam : "Porte ça". La Sape est une bénédiction de l’Éternel et elle a connu trois générations : le roi Salomon, Stervos Niarcos et nous.»

 

La Sape en RD Congo

En 1885, L’État indépendant du Congo est reconnu par les puissances étrangères sur les ruines de l’Association Internationale du Congo. Sa capitale est implantée à Boma. Le nouvel État manque de cadres pour son administration. Afin de combler ce vide, L’EIC recrute les fonctionnaires dont le pays manque et dont il a grandement besoin. Plusieurs Ouest-Africains postulent à ces postes subalternes, parmi eux deux Nigérians francophones : Herzekiah André Shanu (Lagos 1858 – Boma 1905) et Gerald Izëdro Marie Samuel  (Lagos 1858 – Wilrijk 1913). Shanu émigre au Congo en 1884. Ce Yoruba est d’abord recruteur au Nigeria des soldats pour le compte de la Force publique. Il devient ensuite commis et traducteur dans le bureau du gouverneur puis sous-commissaire de district à Boma. Il va ensuite s´illustrer dans la photographie et le commerce. Son compatriote Samuel, ancien instituteur dans une école primaire catholique de Lagos est admis comme commis. Il arrive à Boma le 1er février 1886.

Devenus Bomatraciens d’adoption, les deux Nigérians qui  passent parfois leurs vacances en Europe impressionnent les Congolais par leur style vestimentaire. Leurs autres collègues africains ne sont pas en reste. Ils s’habillent à l’occidentale avec tous les accessoires que l’élégance et la mode leur offrent. Le goût des beaux habits porte la marque de ces dandys au look particulier que l’administration léopoldienne a fait venir à Boma. Ce moyen permet à ces jeunes premiers venus d’ailleurs d'affirmer leur rang social et leur personnalité. Ils travaillent avec les Blancs, s’habillent, se chaussent et se coiffent comme eux, parfois mieux qu’eux.

 

Dans cette effervescence de styles et de couleurs où le port du costume-cravate se conjugue merveilleusement avec celui du chapeau, les jalons de ce que l’on appelle aujourd’hui la Sape sont posés. Les premiers amoureux du kitendi au Congo ne sont pas Congolais. Mais n’empêche ! La galanterie vestimentaire est née à Boma. Paul Panda Farnana, vu son côté BCBG,  pourrait être considéré comme le premier sapeur congolais. Le dandysme est en marche. La révolution vestimentaire vient de s’opérer au Congo. Le changement dans l’habillement affecte quelque peu le look des rois de Boma et de Banana.

Le costume fait son apparition dans les cercles du pouvoir tribal. Les chefs locaux commencent à porter le pagne traditionnel et la veste parée des accessoires de leur dignité (colliers, canne cérémonielle). En réalité, la Sape est apparue au XVII e siècle dans le bassin du Congo, peut-être même avant. Vers 1640, au royaume du Kongo dia Ntotila dans la cour du roi, les aristocrates s’habillent déjà à l’occidentale. Le portrait de Dom Miguel de Castro émissaire de la province de Soyo en témoigne. Sur cette peinture datant de 1642, il porte une chemise de soie brochée avec un large col blanc, un chapeau larges bords en feutre orné de longues plumes surmontées de deux plaques d'or.

 

Boma, berceau de la Sape congolaise

La Sape sous sa forme actuelle n’a pas vu le jour à Kinshasa ou à Brazzaville. Plusieurs photos dont celles prises par Herzekiah André Shanu dans les années 1893 et 1894 situent le berceau du dandysme congolais à Boma. Dans cette ville du Kongo Central (ex Bas-Congo), capitale de l´EIC de 1886 à 1929, les habitudes vestimentaires et le look des émigrés africains de l’administration léopoldienne   rappellent les kitendistes d’aujourd’hui : tenue parfois extravagante, chapeau haut de forme ou melon, canne, casque colonial, costume-cravate, gilet, trois pièces. Ces gentlemans friands de la mode ont vécu l’art de bien s’habiller au rythme de leur époque.

La Sape a existé à Boma une dizaine d’années avant son apparition à Brazzaville ; près d’un siècle avant les frasques vestimentaires de Stervos Niarcos, Djo Ballard, Papa Wemba ou Koko Waya. Les auxiliaires africains de l’administration léopoldienne tout comme Paul Panda Farnana sont en RDC à l’avant-garde de ce courant qui a fait ses premiers pas dans les rues poussiéreuses de la capitale de l’EIC à la fin du dix-neuvième siècle. L’histoire du kitendi de l’époque contemporaine a commencé à s’écrire au Bas-Congo avant les années 1893 – 1894 avec pour précurseurs des jeunes venus d’Afrique de l’Ouest.

 

Samuel Malonga 

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Antoine Nickel 08/01/2016 19:53

Le slogan "bien sapé, bien parfumé, ..." a été plutôt inventé par Dikando en parlant à King Kester et Djanana. C'est Kester et Djanana qui ont lancé ce cri pour la 1ère fois..
King Kester en parlait dans cette vidéo https://www.youtube.com/watch?v=tnmea-jRMmE

Jessy D 08/01/2016 09:18

Cet article me rappelle la vie qu'avait menée mon père dans les années 40's, 50's et 60's. A cette époque, il y avait une rivalité féroce entre jeunes congolais. Chaque weekend il fallait à chaque jeune « premier » de trouver un accoutrement original pour se faire remarquer.
Un jour mon père ne sachant quoi porter, il eu l’idée de se faire confectionner un costume en tissus que personne jusqu’alors n’avait eu l’idée : Un costume sac c.à.d. en sac de haricot, le fameux sac couleur kaki que nous connaissons chez nous. A cette époque dans les années 50’s, il y avait dans la commune de Kinshasa un cinéma très prisé par les m’as-tu vus du nom de « Cinéma Ma colin » qui se situait si mes souvenirs sont exacts entre la rue Kigoma et Avenue du Marché. Et autour de ce cinéma et dans cette commune de Kinshasa que comme les anciens la surnommaient la »frontière » parce qu’après cette commune c’était la commune des « Mindele »,la Ville. Il y avait beaucoup des Bars à succès tells que Congo Bar, Amuzu, Chez Eboma pour ne citer que ceux-là, il y avait de l’ambiance, la vie, la belle vie.
Et donc pour revenir à mon père avec son costume à sac d’haricot, le soir venu, nous l’avions suivit mon frère aîné et moi pour voir de nos propres yeux comment les gens allaient réagir ? Il faut savoir qu’en temps là les mineurs se faisaient rafler par les « Ekoti Mbila » la police coloniale et nous avions pris les risques de sortir et sans se soucier de la police.
Il (mon père) fit un tour au cinéma Ma Colin, ensuite il visitât les Bars. En ce temps là, il y avait un peu partout des concerts de musique comme on le voit encore aujourd’hui chez nous au pays. Ce fût une soirée mémorable pour notre vieux père. Tout le monde voulait savoir d’où il avait acheté ce costume ? Il était très fier de sa personne.
Et nous pendant ce temps nous étions des « Ngembos », suivant les concerts à travers les trous des claustras, une situation bien de chez nous. En ce temps là il y avait beaucoup d’anglophones à Kinshasa et notre vieux avait pas mal d’amis nigérians. Quand ils parlaient en anglais pour nous c’était du « chinois ». Après l’indépendance et malgré les troubles qu’ont connu le pays, les gens continuaient à mener leur vie comme bon les semblaient. Aujourd’hui cela semble bien lointain…
Alors pour conclure la Sape est bien de chez NOUS
Merci à Samuel Malonga et au Messager pour ce rappel
Jessy D.
Chicago

Messager 07/01/2016 14:15

Faut-il souligner à l'attention de nos jeunes que la première langue de travail dans l'Etat indépendant du Congo fut l'Anglais. Il n'est donc pas étonnant de constater le nombre important des Nigérians au sein de l'administration coloniale à Boma à l'époque.



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