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Publié par Claude Kangudie

KASAÏ: REGNE, GLOIRE ET FAILLITE DES DIAMANTAIRES.

Aéroport de Mbuji Mayi

            La République.démocratique du Congo est l'un de grands producteurs mondiaux de diamants industriels et de joaillerie. Les exploitations minières de ces gemmes sont localisées, pour la plupart au Kasaï. La découverte du diamant dans le Kasaï a été faite par le colon belge. Le Belge régira et réglementera cette exploitation en fonction de ses intérêts. C'est ainsi que le colon belge définira et délimitera un périmètre d'exploitation. Une police de sécurité minière sera aussi créée et une société minière verra ainsi le jour. Cette société s'appellera la Beceka qui deviendra la Forminière et la Minière de Bakwanga, Miba plus tard.

 

            Pendant l'époque de la colonisation, il y avait un code minier qui régissait les zones minières. Ainsi dans les périmètres miniers, il était proscrit d'avoir des centres urbains ou des villes. Les grandes villes du Kasaï, à l'époque, ont été bâties en dehors des périmètres diamantifères. Nous pouvons citer le cas de Lusambo, Luebo, Ilebo, Tshimbulu ou Kananga. Tshikapa faisant une exception. Mais le Belge ne pouvait pas expulser les primo occupants des terres de ces périmètres miniers. Il tentera, de manières variées, de déplacer ces populations autochtones. Il utilisera ainsi la politique du bâton et de la carotte pour évacuer ces populations. La carotte consistait à faire signer des accords bidons de cession des terres aux chefs coutumiers en échange des machines à coudre ou de quelques pièces de tissus. Le bâton était la Force Publique (armée coloniale) qui était appelée en renfort contre les récalcitrants.

 

            Dans les chapitres qui vont suivre, nous allons voir quels furent les conséquences sociales engendrées par la présence et l'exploitation du diamant dans l'espace kasaïen.

 

LE KASAÏ ET SON DIAMANT PENDANT L'EPOQUE COLONIALE.

Immo Kasaï à Kananga (Luluabourg)

            Nos grands-mères et nos grands-pères ont vu, avec étonnement il faut le dire, le Blanc accorder beaucoup d'intérêts à ces drôles des pierres. Pour nos arrières grands parents, ces pierres n'avaient qu'une valeur toute relative. Il me souviendra toujours de ma grand-mère. En effet, elle me racontait combien elle et ses copines trouvaient l'homme blanc stupide du fait qu'il accordait beaucoup d'intérêts à ces cailloux. De leur temps, ces cailloux, elles jouaient avec juste le temps de baignade dans les rivières du Kasaï. Elles mettaient ces pierres dans la bouche et quand elles riaient, cela donnait un éclat particulier à leur sourire. Une fois leur baignade finie, elles jetaient ces pierres et rentraient à la maison...

           

            Une fois que le Belge eusse implanté son autorité et son pouvoir, il réglementera sérieusement et sévèrement l'exploitation et la détention des pierres précieuses. Bien sûr il était formellement interdit à la population congolaise d'exploiter ou de détenir des diamants. En matière de sanctions contre les récalcitrants et éventuels contrevenants, le colon était sans pitié. Le fouet, les peines cruelles de prison étaient là pour sévir. A la même époque, le colon pour le fonctionnement de son administration et sa gestion, entreprit de former des cadres moyens: commis, clercs, comptables, enseignants, plantons etc...Pour cela, le colon construisit des écoles au Kasaï. Mais la disparité de ces écoles, leur éloignement des villages, la contrainte d'apprendre des disciplines inconnues, la sévérité des mumpe eux mêmes dans la construction et la gestion de ces écoles, toutes ces difficultés et obstacles firent que beaucoup de parents furent réticents pour envoyer leurs enfants s'instruire. Les candidats à ces écoles, eux mêmes, rechignaient aussi de quitter leur village. Mieux vaut rester au chaud dans la case paternelle... Dès le départ, il se créa ainsi une fracture sociale avec d'un côté ceux qui étaient appelés à devenir des « kampanda » et plus tard des évolués et d'un autre côté les laissés pour compte. Ces derniers étaient destinés à rester vivre au village et donc exclu du savoir du Blanc. Une masse de damnés qui occupera le bas de l'échelon social. Il y avait donc une classe d'érudits qui méprisait une autre classe sociale. Il faudrait bien retenir cette étape d'un formatage injuste et inégal d'une société...

 

LE KASAÏ ET SON DIAMANT APRES L'INDEPENDANCE.

Mine artisale à Mbuji Mayi

            Après l'indépendance, toute la société congolaise connut un bouleversement. Les mouvements des populations, créés par l'accession du Congo à l'indépendance, brisèrent l'équilibre tel qu'il était établi par le colon. Il y eût alors l'arrivée massive des populations dans les zones minières, surtout à Bakwanga, l'actuelle Mbuji-Mayi.

 

            Les problèmes de survie dus à cette situation créèrent des conflits de voisinage avec la Forminière qui était en charge de l'exploitation des diamants. Le contrôle sur l'exploitation et la détention des diamants se relaxèrent. C'est ainsi qu'une partie de la population commença à s'adonner à l'exploitation et à la commercialisation clandestine du diamant. On retrouve dans cette société kasaïenne, en dehors de deux catégories sociales citées ci-haut, une troisième qui vient s'ajouter. Celle des immigrants en quête des moyens de vivre. Les « kampanda », c'est à dire les fonctionnaires resteront dans leurs bulles. Les laissés pour compte de l'école coloniale et les néo arrivants seront les premiers à se tourner vers l'exploitation clandestine du diamant. Souvent au mépris des « kampanda ». Dans toute ma jeunesse, j'ai cru que le mot « trafiquant » était une injure suprême. C'était l'appellation péjorative réservée à tous ceux qui se livraient au trafic illicite du diamant. Mes premiers enseignants, pour un retard à l'école, me taxait de fainéant « comme ses oncles maternels, trafiquants ». J'en profite pour rappeler que mes premières classes se furent sous les arbres à Bakwanga...Il y avait donc d'un côté les « érudits » et de l'autre les « trafiquants ». Bien entendu, les érudits méprisaient avec fort dédain les trafiquants. Un jour, dans les années '80, j'ai entendu Mukendi Fontshi appeler mon père « Monsieur Louis ». J'étais étonné et demandais à mon père pourquoi cette appellation. « Je lui ai donné cours au primaire, en 1949 » me répondit mon père. Le même Fontshi, quand il va créer sa compagnie d'aviation, il la confiera à son oncle paternel Aubert Mukendi pour toutes ses activités. J'écris ceci pour juste indiquer que ces messieurs étaient allés quand même à l'école, même élémentaire. Mais les difficultés scolaires de l'époque: écoles et internats scolaires éloignés des villages; grandes distances à parcourir, souvent à pieds; maltraitance des familles d'accueil...étaient des obstacles majeurs à la poursuite des études. Rester au village dans les jupes de maman ou aller nourrir les chèvres était plus confortable...

 

            Ces classes sociales vont ainsi cohabiter pendant toute la première République du Président Joseph Kasa-Vubu. La situation économique du pays le permettant, chacun arrivait à vivre de ses activités. Mais, le Kasaï n'ayant pas d'infrastructures industrielles de grande envergure, tous les immigrés venus d'autres provinces du pays ne trouvèrent pas d'emploi. Ceux qui refusèrent de devenir des « trafiquants » retournèrent dans les provinces d'où ils étaient venus. Donc, en fin de compte, il ne resta que les « kampanda » et les « trafiquants »...sans compter la cohorte des ouest-africains qui s'était aussi ajoutée dans l'équipe des « trafiquants ». L'évolution de la situation économique du pays va inverser l'échelle des valeurs entre ces deux classes. Ainsi les méprisés d'hier, les « trafiquants » deviendront la référence. Les « kampanda », deviendront, avec leur savoir et leur salaire de misère, le bas de l'échelle sociale. La dépréciation de la fonction publique, la dévalorisation du travail intellectuel ou autre par un salaire de misère, souvent irrégulier, finiront par graver une nouvelle échelle de valeurs. Par exemple les enseignants, leurs femmes ainsi que leurs enfants devinrent sujet de moqueries salées diverses.

 

            Les années 1970 furent les années de consécration des « trafiquants ». Ils devinrent ainsi des « tshitantshistes ». Les belles voitures, les belles maisons, les beaux costumes furent pour eux...Un jour, au stade du 20 Mai, Je croisai un de mes enseignants du primaire, sous les arbres à Bakwanga. L'homme avait un accoutrement riche et étincelant des trafiquants. Celui-là même qui traitait mes oncles de « trafiquants »...Comprenez mon émotion. Il avait changé de bord et de look. La vengeance des trafiquants fut terrible. Il arrivait ainsi de voir un jeune licencié se faire embauché par un « tshitantshiste ». Juste pour entendre ce licencié parler en français...et quand il arrivait au « diamantaire » de se fâcher, il n'était pas rare de l'entendre s'en prendre à son employé de licencié: « katuka, mfualansa ki mfranga anyi ? »= dégage, est-ce que ton français, c'est l'argent ?  Ces années furent celles de l'exubérance et des dépenses somptuaires. Petit à petit, les « tshitantshistes », au gré de petits conflits et d'alliance, vont se muer en corporation. Une corporation puissante qui aura ses règles...Ils vont tirer leur force et leurs faiblesses dans leur société sociale d'origine. Ils seront polygame, gros parleurs. Ils seront aussi très entreprenants dans leurs affaires. Certains de leurs défauts, de leurs qualités seront collés, à tort ou à raison, à tous les Luba (du Kasaï).

 

            Dans les années 1960, parmi les immigrés de Bakwanga, il y avait des commerçants de carrière. Des hommes d'affaires innés qui, malgré les difficultés, construiront leur activité commerciale. La génération des diamantaires est venue après cette première génération. Nous citerons les sieurs Hutu Victor; Beya Mwamba (chanté par Jhonny Bokelo dans masanga ya Tomy); Tantu Nkolongo Cocovera; Mukeba Kafuka; Ilunga Icado; Tshibabala François; Tshidimu Joseph; Ilunga Jean Imprilu; Didia Dilenga; Lubula Odjuku; Mutambayi Anfré Motor (Auto Service Zaïre) et d'autres. Nous nous permettons de citer ces noms juste pour dire qu'ils furent parmi les premiers opérateurs économiques de l'espace du Kasaï, bien avant les trafiquants de diamants. Ces messieurs avaient une autre culture des affaires héritée de leurs activités qui à Luebo, qui à Tshimbulu, qui à Bukavu, qui à Léopoldville, qui à Luluabourg ou au Katanga. Les « tshitantshistes » auront une culture des affaires inspirées de cette première génération et issue de leur formation et leur milieu social.    

 

LES TSHITANTSHISTES ET LEUR ARGENT.

Dragues à Tshikapa

            La gloire des trafiquants de pierres précieuses a été immortalisée par plusieurs de nos musiciens. Notamment l'Empire Bakuba de Yampanya et le TP OK Jazz de Franco. Nous citerons certains des « tshitantshistes » célèbres. Il s'agit de Mukendi Fontshi wa Tshilengi, Mukeba Bukula, Bimansha Suminyina Bimsoum, Lukusa Tanzi, Nyanguila Champion, Katompa Lubilanji, Tshibangu Biayi « Maison des Meubles », Tshango, Tshamala Alida, Ngoyi Tshangolard, Vantraska, Crispin Kashala «Sans soucis», Mbuyamba François, Ngandu Malika, Alphonse Ngoyi Kasanji, Mukendi wa Ntumba Mumunt, Albert Muana Nkesa Muanza, Tshikas, Mulele « Moustache ya mbongo », Batubenga Robert « Ce n'est pas possible », Kasongo Mandji, Mukandila Monji Mule « 3M », Mukendi wa Lumuma « 3Z », Ngandu Kakulu «3paillotes» etc...nous avons cité ceux qui nous viennent à l'esprit. Mais ils sont plus nombreux. Toutes ces personnes avaient une caractéristique commune: leur attachement viscéral à la terre kasaïenne comme à une mère nourricière. Nous sommes à la fin des années '80. Notre Maréchal Mobutu va décréter son opération de démonétisation. Il l'annoncera dans un discours prononcé depuis Gbadolite, tel un oiseau de mauvaise augure à minuit. Certainement sur recommandation de ses marabouts...Tout le monde se rappellera de cette spoliation faite à notre peuple, excepté les dignitaires du régime. Certains des diamantaires, dont Batubenga Robert, continueront à encaisser les billets démonétisés, dans leurs magasins, pendant presque deux mois. Par ce fait, ils ne voulaient pas pénaliser les populations locales en les condamnant à une misère quasi certaine...

 

            Pour éviter de se faire plumer par les juges et autres fonctionnaires véreux, les diamantaires avaient leurs propres tribunaux pour régler leurs litiges. Ils avaient aussi leurs distractions. J'ai assisté aux parties de jeu de cartes avec des enjeux défiants tout entendement...ils ne jouaient qu'entre eux, et il fallait voir les malles d'argent en dessous des tables. Les mises étaient en milliers de Zaïres. « We, udi ne weba moullion bua wewa kunaya anyi ? »= Eh toi, tu as ton million pour jouer avec nous ? Il arrivait que le champion du jour, pour narguer ses camarades, lance « udji u kagner mpindieu, ndi mupesha Mua Mbuyi wanyi ne Kanjinga »= celui qui gagne ce tour, je lui donne Mua Mbuyi et Kanjinga...Il faut préciser que Mua Mbuyi et Kanjinga sont les épouses dudit gagnant de la partie...bien sûr durant ces parties, le « tshibela bela » et les Tembo sont servis « à coco » (à gogo)...

 

            Forts de leur argent, les « tshitantshistes » étaient des personnages hauts en couleurs. Il m'arrivait parfois d'assister à des thèmes amusants...Fontshi avait acheté une parcelle où il avait logé toutes ses tantes paternelles dans plusieurs annexes. Et il s'exclamait à ce propos: « kaaa bakuetu. Banyi ba tatu mukaji ba ndowa mfualanga. Ndi mu bateka bua ba ndowa bimpe »= chers amis...moi, mes tantes m'ont ensorcelé...grâce à leur sorcellerie, elles m'ont  donné beaucoup d'argent. C'est pour cela que je les loge ainsi...Un autre, lui, pour épater ses copains de renchérir « kadi mema bia ntondi...ngabitulu tiiii ngatshioku. Bidi anu katshia bia ntonuena mesu, bibeji abi ne mesu aa Mabutu ka biena bijika to »= moi, j'en ai marre...J'ai tellement dépensé. Mais rien n'y fait, il y en a tellement que je n'arrive pas à tout finir. Mobutu avec sa photo sur les billets me regarde toujours...C'était tout un monde. Un monde avec sa philosophie et sa perception de la réalité. Les diamantaires sont dotés d'un franc parler terrible. Un d'eux renvoya une dame dans les cordes. En effet, cette dame était une femme mariée. Mais Mobutu, notre aigle de Kawele, avait confisqué cette femme à son mari. Lors d'un deuil kasaïen, alors que le règne de Mobutu Sese Seko avait déjà pris fin, cette dame, comme c'est l'habitude dans nos deuils, distribuait les beignets...Malheureusement pour elle, elle alla faire le service à la table des trafiquants de diamants. Un d'eux se permit de l'interpeller sans ménagement: « wewa Tshib...udi mu Nkuandji wa ku ba Mabutu. Udi wenza tshinyi apa. Wa katubenga. Nda kuenu ku ba Nkuandji »= Toi Tshib...tu es une Ngbandi de chez Mobutu. Que fais-tu ici parmi nous. Tu nous avais refusé en faveur de Mobutu. Va chez les tiens, les Ngbandi. La violence de cette apostrophe ne peut-être reproduite ici...

 

            La relation des diamantaires avec leur argent était très directe. Ils ont toujours préférés être avec leurs sous, face to face. Ceci est compréhensible pour deux raisons. La première raison est que le diamant est un secteur informel et spéculatif où la chance joue un grand rôle. On ne sait pas à quel moment une pierre de grande valeur peut tomber. Donc, financièrement, il faut être prêt à tout moment. La deuxième raison, c'est notre système bancaire. Nul besoin de rappeler ici que dans le Zaïre de Mobutu, les banques appartenaient au Maréchal du Zaïre. On peut y déposer des millions aujourd'hui et se voir les portes fermées le lendemain avec impossibilité de retirer un kopeck. Certains parmi nous ont encore en mémoire l'épisode du général Tukuzu et Mr Blumenthal à la banque du Zaïre (Congo). Mr Blumenthal fut mis à la banque du Zaïre par le FMI pour tenter de juguler la crise du Zaïre. Ceci dans les années '80. Mais à peine était-il installé qu'il découvrit les us et coutumes des barrons du MPR= se servir et non servir...Le général Tukuzu se présenta à la banque exigeant qu'on lui livre une valise de billets de banque. Suite au refus de Blumenthal, il entra dans une rage noire. Il rappellera à Blumenthal qu'il était général d'armée et proche de Mobutu etc...Il n'obtint rien du tout et fut mis au placard par le fils de Maman Yemo...Donc, les trafiquants de diamants ne faisaient pas confiance à nos banques. Raison pour laquelle ils gardaient chez eux leurs malles de billets. Et c'est cette situation qui donnait lieu, parfois, à leurs échanges sur leur puissance financière. Il faut reconnaître que parfois ils exagéraient.

 

            Au delà de tout, les trafiquants de diamants constituaient la grande majorité d'opérateurs du Kasaï. Ils avaient leurs défauts, mais ils étaient le poumon et le coeur du Kasaï. Ils n'étaient pas aussi médiocres qu'on le croit dans les affaires. Le Kasaï a depuis toujours commercé avec la Zambie, la Tanzanie, le Zibambwe et l'Afrique du Sud. C'est à cause de cette force économique que l'Afrique du Sud n'exigeait pas de visas aux Congolais à l'époque. Il est tout à fait vrai que de Tshikapa à Ilebo, de Kananga à Mbuji-Mayi ou de Muene-Ditu à Kamina, ces messieurs avaient leurs manières, leur mode de vie. Cela en déconcertait plus d'un. Il était étonnant que dans une ville comme Mbuji-Mayi, on trouvait toutes les marques de limousine de luxe qu'on pouvait énumérer dans les pays. Après le luxe tapageur de voitures, les trafiquants se mirent aussi à construire. Mais le Kasaï, dans son ensemble, a toujours été handicapé par le manque d'énergie électrique. Dans ce contexte, comment envisagé une politique de développement et de diversification ? Ce facteur est l'un des plus importants parmi ceux qui ont considérablement gêné l'expansion des trafiquants de diamants et d'autres commerçants du Kasaï.

 

            Il faut aussi dire que le manque d'une analyse à long terme, la projection dans le futur ont toujours fait défaut aux « tshitantshistes ». Un jour, j'essayais d'expliquer, à certains d'entre eux, qu'ils pouvaient créer des coopératives  ou se regrouper dans des sociétés avec actionnaires...Plus je tentais de développer mon speech, plus ils devenaient méfiants. Etre actionnaire c'est quoi ? Une action, c'est quoi ? Me demandèrent-ils ? Dès qu'ils comprirent que le processus les amènerait à se séparer de leurs montagnes d'argent pour passer par les banques, ils poussèrent de grands jurons. Se séparer de son argent pour investir dans les banques de Mobutu ? Hors de question...Les trafiquants, du moins ceux de cette époque-là, préféraient naviguer à vue avec leur argent. Mais les aléas de notre système monétaire étaient catastrophiques. Et ils ne pouvaient pas analyser ce paramètre monétaire pour plusieurs raisons. Ce paramètre fut un des facteurs de la chute de leurs affaires. La plupart d'entre eux avaient préféré investir dans la brique. Ils avaient ainsi plusieurs parcelles et villa à Kananga, Mbuji-Mayi ou Kinshasa. Les terres étaient visibles. Mobutu ne risquait pas de les confisquer et puis on cachait bien ses parcelles. En cas de coup dur, on peut toujours vendre quelques parcelles et se renflouer ainsi...

 

LES DIAMANTAIRES ET LE REGIME DE MOBUTU.

Diamants du Kasaï

            Pendant le régime du président Joseph Désiré Mobutu, les trafiquants du Kasaï adopteront une conduite d'un groupe en milieu hostile. L'exploitation artisanale du diamant au Kasaï s'est toujours faite dans un climat de terreur. Nous rappellerons ici un Blanc communément appelé Tshamakanda au Kasaï. La cruauté de ce monsieur est restée légendaire à Bakwanga et ses environs. Il n'était pas rare d'assister au mitraillage des creuseurs par les soldats dont les actions étaient coordonnées par ce monsieur depuis son hélicoptère. Le point culminant de cette répression fut atteint avec ce qu'on a appelé, à la fin des années 1980, les massacres de Katekelayi. Ces massacres seront une des causes fondatrices de l'UDPS. Certains des diamantaires du Kasaï étaient d'abord des creuseurs. Ils avaient développé un sixième sens pour sentir une politique d'oppression. Les « tshitantshistes » ont toujours perçu, à juste titre, le pouvoir de Mobutu comme un ennemi mortel. La création de l'UDPS fut l'occasion du régime de bien s'en prendre à cette catégorie de citoyens. Les trafiquants pour contourner ce danger, cherchèrent des relations, des alliances dans l'entourage des hommes fort de la province de l'Equateur et des dignitaires du régime.

 

            Nous citerons quelques exemples. Kalonji Nsenda dit Kansebu est un grand homme d'affaires du Kasaï. Il fut spolié par un dignitaire de Mobutu. Vu que ce dinosaure est encore au sénat, nous tairons son nom pour éviter des ennuis aux braves gens. Ce dinosaure confisquera plusieurs fois, et de manière impitoyable les marchandises de Kansebu...Un de mes oncles qui appartenait au cercle des diamantaires acheta une maison à Binza. Sa maison était juste en face de celle du sieur Bolozi. Pour ceux qui ne le savent pas, monsieur Bolozi était le chef de la gestapo de Mobutu...Au bout de deux mois, mon oncle jeta l'éponge. Il se rendit compte que Bolozi avait mis ses gars pour relever toutes les plaques minéralogiques des voitures qui rentraient et sortaientt de sa parcelle. Comble de malheur, le sieur Bolozi l'invita un soir à sa table...Il voulait savoir quels sont les « tshitantshistes » qui donnaient l'argent à Tshisekedi...Mon oncle vendra précipitamment cette maison et ira habiter ailleurs. La plupart de chefs de sûreté de Mobutu ont rançonné, sans vergogne, les diamantaires. Pour le régime de la deuxième république, toute personne ou groupe de personnes pouvant avoir des moyens financiers conséquents devrait être inféodé au régime. Ce faisant, il devrait être vampirisé, au risque de représenter un danger pour le pouvoir. C'est dans ce contexte que Dokolo refusera cette mort programmée. Sa banque lui sera confisquée et lui-même fuira pour sauver sa vie...Tout le monde sait comment avait fini cette nouvelle banque de Kinshasa.

 

            Je fus témoin de la méfiance des « tshitantshistes » envers Mobutu. Un jour, dans le cadre de mes petites affaires, j'étais à l'aéroport de Nd'jili. J'y avais trouvé une vingtaine de trafiquants de Mbuji-Mayi...Ils devaient tous prendre un même vol pour Mbuji-Mayi. On était en train d'échanger sur le cours du dollars, lorsque l'un d'eux émis une drôle d'hypothèse: « Tudi bonso tuangata ndeka umue. Kadi Mabutu yeya mukuluisha ndeka ewu...kuetu kakuena kushala munto to...Mbuji-Mayi wa balengela ufuafua yonso ». Pour dire: nous allons tous prendre un même vol. Si Mobutu fait tomber cet avion, que restera-t-il à Mbuji-Mayi ? Chose étonnante, à cette question, comme un seul homme, tous les trafiquants qui étaient là, sans discuter, vont se scinder en groupe de deux ou trois pour voyager dans la semaine. Ils désignèrent trois des leurs pour prendre le vol du jour avec mission d'aller déposer l'argent, à Mbuji-Mayi, dans les familles des restants. Il faut dire que les petits militaires et autres policiers ne constituaient pas un danger pour les diamantaires. Le plus grand danger, d'après eux, étaient les services de Mobutu. A Mbuji-Mayi, il y a un grand hôtel, Tanko Hôtel. Cet hôtel appartient à Tatu Nkolongo Cocovera. Ce monsieur est un véritable monument de cette ville. Il est de la première génération des hommes d'affaires de Bakwanga. Il est le dernier survivant de tous les pionniers de sa génération. Il s'est bâti dans des activités autres que le diamant. Il a survécu aux brimades du régime de Mobutu. Comme si cela ne suffisait pas, il a dû faire face au kabiliste Okoto Charles, PDG de la Miba par la volonté de son chef alias Kabila. Mr Okoto va reprendre les habitudes héritées du régime de Mobutu. Il coupera l'électricité à cet établissement tout simplement parce que son propriétaire avait réclamé une facture impayée de mille dollars. Il fera aussi enlever deux de ses employés...

 

FRAGILITE ET FAILLITE DES TSHITANTSHISTES.

Diamant Mbulu Cona

            La grande cause de la fragilité du négoce des diamants au Congo est d'abord issue du système monétaire. L'instabilité et la faiblesse monétaire joue en faveur d'acheteurs étrangers. Ceux-ci arrivent au pays avec des monnaies plus fortes que la monnaie locale et s'en tirent avec de grosses plus values. Le système bancaire soumis aux caprices et à la cupidité du pouvoir politique est aussi un facteur de déstabilisation majeur. Nous pouvons illustrer ces deux cas par quelques exemples. Au Bas-Congo, plus précisément à Kwilu-Ngongo, vivait un grand et riche homme d'affaires local. Il s'agit de Mr Lunguana, pour ne pas le citer. La démonétisation du Zaïre monnaie des années '80 a ruiné ce monsieur. Il avait pourtant des affaires riches et prospères  et était un opérateur économique local de premier plan. Un autre exemple concerne un monsieur connu de tous. Il s'agit de Mutambayi André Motor alias Auto Services Zaïre. Il fut un de gros transporteurs au Kasaï et à Kinshasa. Ses activités étaient appuyées sur nos banques. Les recettes étaient comptées chaque soir par son harem et versées le lendemain à la banque. Vu son parc automobile, il avait des contrats de faveur avec la marque allemande Mercedes. Un matin, Auto Services Zaïre se présente à la banque afin de retirer ses sous pour honorer ses fournisseurs. Il s'entendra dire qu'il n'y a aucun denier sur ses comptes. Il interroge pour savoir comment cela est-il possible ?...Réponse: le Président Fondateur a emprunté votre argent pour payer ses militaires !!! Qui osera aller réclamer sa dette à Mobutu ? La monnaie lui appartient, c'est sa photo qui est dessus. Autre exemple plus proche de nous. Alphonse Ngoyi Kasanji, l'actuel gouverneur du Kasaï-Oriental avait acheté, dans les années 2000, une grosse pierre de diamant dont le monde entier fit écho...Laurent Kabila et ses affidés lui confisqueront ses colis de diamants. Il lui a fallu faire de grandes acrobaties pour récupérer ses colis. Et quand cela se fit, la grande partie de ses diamants avait été volée...

 

            D'aucuns peuvent penser qu'il y a une malédiction liée au diamant et donc aux trafiquants. Il n'en est rien. Les trafiquants de diamants, comme tous les hommes d'affaires au Congo aujourd'hui et au Zaïre hier, ont toujours été soumis à des pressions multiples. Ces pressions, bancaires et politiques, ont toujours freiné leurs affaires. C'est un combat de survie permanent. On voit souvent la faillite des diamantaires car ils sont la frange la plus visible des riches congolais. Leur exubérance et leur flamboyance font que leurs difficultés et chutes sont vues et commentées par tous. Voici certaines des causes de leur faillite: 

 

  • La connaissance du diamant insuffisante: dans les années 1960, il n'y avait que 2 catégories de diamants: noire, pour les diamants industriels et blanche, pour les diamants de joaillerie. Or le diamant a plus de 50 catégories. Et les prix sont fonctions de ces catégories. Donc à l'achat, auprès du creuseur, les vieux trafiquants se faisaient déjà une grosse plus value dû à l'ignorance des creuseurs. Par exemple toutes les pierres qui seront classées dix ans plus tard comme des “cona” ou des “rondes” étaient vendues comme des noires par les creuseurs. Or ces pierres renferment des pierres blanches...
  • Négoce avant/après libéralisation de l'exploitation des diamants: avant la libéralisation, peu de gens osaient sortir avec le diamant du Kasaï. Il n'y avait que de grands trafiquants qui avaient ce privilège. Cette situation leur conférait un certain monopole. Après la libéralisation, une nouvelle génération des trafiquants apparut. Celle-ci était plus compétente et plus  entreprenante.
  • Le système bancaire, le rançonnage par des oligarques des régimes politiques, la faiblesse de la monnaie locale;
  •  La polygamie: une vie trop dispersée et une multitude de maitresses. Cette situation, bien sûr, a engendrée une kyrielle de progéniture.
  • Le facteur humain: l'argent du diamant enivre et donne l'impression de puissance inimaginable. Je l'ai vécu et je sais de quoi je parle. Souvent, les dégâts sont terribles quand on dessoûle. C'est humain, imaginer un peu qu'on ait une ligne de crédit non remboursable ouverte dans une banque...ça fait planer. Mais seulement, l'argent du diamant a une fin.
  • La non maitrise des règles du commerce:  ces règles de commerce étaient encore de niveau élémentaire...Il faut ajouter à cela un niveau d'instruction insuffisant. Se diversifier ? Chaque discipline des affaires a ses contraintes. Cela ne s'improvise pas. Plusieurs trafiquants de diamants ont tenté de se diversifier. Mais ils ont été rattrapés soit par la mauvaise gestion de leurs affaires ou leur arrogance ou le manque de rigueur qu'impose toute activité commerciale. La fortune construite, patiemment, centime par centime est plus solide qu'une forteresse de fortunes bâties par brique entières de billets de banque...

 

            Nous dirons, pour terminer, que les trafiquants de diamants ont été et sont les opérateurs économiques du Kasaï. Ce sont, pour la plupart, des sef-made men. Ils ont, certes leurs défauts. Mais ils ont occupé un espace que le pouvoir politique n'a jamais voulu comblé au Kasaï. A travers ces écrits, je leur rends un grand hommage pour cela. Nous espérons que la jeune génération qui monte, s'inspirera de ce qui a été fait de mieux par la vieille génération. Que les erreurs des vieux leur servent de leçon. Qu'ils s'engagent dans une politique saine et patriotique pour le Kasaï, donc pour le Congo. Il n'y a pas de fatalité dans la médiocrité. Tout renoncement est une mort. Tant qu'il y aura du diamant au Kasaï, il ne faut pas baisser les bras pour notre pays, le Congo.

 

CLAUDE KANGUDIE.

Creuseur

Creuseur

 

Tanzi Olele, par l'OK-Jazz

Lac Munkamba 

Coup Foudre, par Dalienst et l'OK-Jazz

Kay Tshim, par Empire Bakuba

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Serge - Kongo na biso 09/05/2014 12:22

Mbote kulutu Claude Kangudie,
En lisant cet article qui est presque un documentaire de la vie de nos Diamantaires, je me suis plongé dans un passé lointain du Zaïre de Mobutu, il y a des épisodes tels que la démonétisation qui continue toujours à hanter mon esprit. Sacré diable de Mobutu, na b’années 80 tango a changer couleur ya 5Z na ya 10Z ya vert ekomaki bleu pe ya bleu ekomaki vert, papa Makazu azalaki koteka ba tonneaux ya pétrole na quartier, asalaki crise de guerre, ameli poison po akufa na ye kaka mais abimakaki, business na ye ekufaki. Papa na biso na quelques billets na ye ya économie ayebaki te asala na yango lisusu nini, b’escrocs pe bakomaki ko escroquer batu na même période. ATS Auto Transport Services esalisaki batu mingi na ba fula fula na ye. Pepe Kalle azalaki pe koyemba mingi Président Madi Madimba (akufaki kala te) mobali ya mama Kayaya, namona na b’années 85 to 87 batu ya leta baza kokanga pharmacie moko ya Mr Kansebu na ba kumba, oh ezali ordre ya bakonzi. Ya solo mbongo ya diamant ezalaka na molongwa makasi, en plein village ya Domingo Vaxe na Lunda na Angola namona diamantaire azalaki kotambola na Mercedes Benz mais azalaki koanda na ndaku ya ba briques y’argile na toiture ya paille. Nga moko na somba pe nateka diamant moko ezalaki lokola na tache ya jaune na kati b’acheteurs (Ouest africain) balobaki na biso ke ezali salité alors ke ezalaki ndenge kulutu Kangudie alobi modèle to qualité na yango, kozanga koyeba. Honnêtement nga na découvrir ya motuya na lisolo oyo, vraiment ekomami lokola livre na ba chapitres, na RDC toza kaka na ba BMW te (Beer, Music and Women te, eloba Paul Kagamé alias kingo fioti). Pona kosukisa nani aza kobeta guitare aiguée na Coup de foudre eza Franco to Gerry Dialungana ?
Merci kulutu Claude Kangudie pour avoir tenu à votre parole de tracer le parcours des diamantaires du Kasaï. Boboto o mboka mosika.
Serge – Kongo na biso

zenga mambu 09/05/2014 00:16

Pour être socio-économiquement bien chez nous,à éviter toutes sortes d'humiliations répétées sur la personne de l'homme congolais ( cas de refoulements inhumains de nos compatriotes en Angola,Brazzaville),notre gouvernement doit créer une classe moyenne en RDC.Le gouvernement doit créer des conditions socio-économiques favorables à l'investissement;il devrait inciter les gens à venir investir au pays.Si les trafiquants de diamants n'ont réussi à fructifier leurs affaires,en grande partie,c'est dû au climat des affaires qui a toujours prévalu dans notre Congo.Les exemples donnés de Mobutu ( démonétisation , désarticulation du système bancaire,insécurité chronique et grandissante,l'injustice,les comportements inciviques,etc;;) sont éloquents pour ne pas favoriser les affaires dans notre pays.tant qu'il n'y aura pas une vraie justice dans ce pays-là,il lui sera difficile à décoller. Les affaires ne se feront jamais bien au Congo,tant que nous vivrons dans les antivaleurs sociales et économiques.Nous avons cette hargne de développer des activités économiques et avancer la RDC,mais il nous faut de bons dirigeants;pas de genre de ces hauts fonctionnaires de pacotilles que nous y avions depuis plus de quatre décades.Kabila nous a pris une décennie de pouvoir inutile,il nous fait tourner en rond ,en bourrique;sommes complètement chosifiés. Comment pourrions-nous y faire des affaires, entreprendre et investir.Tous trafiquants du diamant congolais ne devraient qu'échouer dans les affaires et tous les aventuriers investisseurs étrangers qui viennent au Congo,ne sont que des prédateurs,car l'argent ne s'investit pas là où il y a le désordre. Mais les mafieux aiment faire leurs business dans la situation précaire comme celle du Congo.

Messager 08/05/2014 22:23

Travail appréciable et bien documenté. Notre ami Claude nous dresse les causes majeures de la faillite des trafiquants.
À mon avis, la faillite des trafiquants fait partie de la psychologie de nos concitoyens devant l’argent. Rares sont les commerçants capables de planifier des investissements à long terme. C’est l’une de raisons qui font qu’il existe beaucoup d’immeubles inachevés en RDC. Les seules personnes qui prospèrent sont celles qui vivent de la corruption. Même elles, elles ne tardent pas à faillir une fois écartées des charges publiques.
Tout de même, je pense qu’il existe des trafiquants qui ont fait exception en poursuivant leurs activités. J’estime que ceux-là mériteraient des encouragements et un article un jour.

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