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Publié par Pedro

L’importance des étiquettes dans l’analyse poétique

 

On dit souvent que l’art est le domaine de la subjectivité. Cela est, néanmoins, plus vrai quand on discute de la notion de « beauté » dans l’art. Si je dis qu’un tel texte, une telle chanson, une telle pièce de sculpture, etc., est magnifique, la personne à côté de moi peut rétorquer qu’elle n’y voit rien de magnifique. Voilà pourquoi la discussion dans l’art doit essayer de mettre l’accent sur les étiquettes que l’analyse colle aux outils incorporés dans la création de l’œuvre d’art, même si l’artiste n’en est même pas conscient. Prenons l’exemple des quatre vers suivants :

 

Loboko ya souci elekaka molayi, mama

Okobaluka na mbeto, tongo eboyi kotana

Otala pe na montre, ngonga eboyi kotambola

Obima libanda mabe, ozonga na ndako mabe

 

Qu’est ce qui nous fascine dans ces vers? Les trois premiers vers sont une succession d’animismes. On prête à des entités abstraites des velléités propres aux êtres animés : (i) le bras (y compris la main) du souci ; (ii) il refuse de se faire jour (remarquez la forme impersonnelle dans la traduction française où l’aube refuse de se transformer en matin) ; (iii) le temps refuse d’avancer (« ô temps, suspends ton vol »). Il nous faut souligner que le souci et le temps sont beaucoup plus abstraits que le feu qui gémit et l’ombre qui s’épaissit. C'est-à-dire, nous sommes un peu loin d’écouter plus souvent les choses que les êtres de Birago Diop.

 

Le quatrième vers contient ce qu’on appelle un dilemme. Il faut bien « qu’une porte soit ouverte ou fermée » et quand ce n’est ni l’un ni l’autre, nous avons un problème.

 

Les quatre vers ci-dessus forment aussi ce qu’on appelle une gradation des vers. C'est-à-dire, les trois animismes disposés l’un après l’autre peuvent nous donner l’impression de monter en crescendo, et le dilemme devient le couronnement de cette gradation. Ce n’est évidemment qu’une illusion, car, en principe, le refus de l’aube de devenir matin (la nuit qui semble s’entêter à durer éternellement) n’est pas plus intense que la longueur du bras du souci, et le refus du temps à s’envoler n’est pas non plus au-dessus du refus de l’aube de se muter en matin.

 

Les gradations des vers au sein d’une strophe sont rares. Plus fréquentes sont les gradations des mots (souvent des verbes) dans un seul vers. Le président-fondateur lui-même (encore lui, malheureusement), dans un de ces meetings populaires d’avant qu’il ne cessât d’être un magicien, a donné son idée de ce qu’est la poésie, avec cet exemple : telema, sepela, ganga oyemba. Voilà ce qu’on appelle une gradation des mots dans un vers. Exactement quatre verbes qui sont disposés comme s’ils allaient en crescendo, le suivant paraissant plus intense que le précédent, jusqu’au paroxysme. Remarquons aussi le mode impératif des quatre verbes. Ce n’est pas très loin de cette célèbre gradation de Pierre Corneille qui dit : « va, cours, vole et nous venge », bien que, dans ce cas, courir est effectivement plus intense qu’aller, et voler effectivement plus intense que courir (trois verbes de mouvement, à l’impératif), et le quatrième verbe (venger) représente évidemment le paroxysme après l’augmentation de la vitesse dans les trois premiers verbes : l’équivalent de notre dilemme par rapport aux animismes précédents.

 

(iv)

Ni dehors ni dedans

dilemme

 

gradation

(iii)

Le temps se refuse à s’envoler

animisme 3

(ii)

Il refuse de se faire jour

animisme 2

(i)

Le bras du souci est trop allongé

animisme 1

 

Revenant à nos vers, en conclusion, ce que je voulais dire dans le premier paragraphe de cette petite dissertation, c’est que les étiquettes (la terminologie) que nous avons collées aux outils qui ont façonné nos quatre vers nous permettent de discuter non pas de la beauté de ces vers, mais des étiquettes elles-mêmes. Par exemple, au lieu de dire qu’on est séduit, ou non, par ces vers, on pourrait dire que ce que j’ai appelé animisme doit plutôt s’appeler personnification.

 

 

Pedro

 

Mbawu, nakorécupérer yo, par Lutumba Simaro et l'OK-Jazz

Lutumba Simaro

Lutumba Simaro

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Pedro 13/03/2014 11:09

Cher Sebop,
Je suis d’accord avec vous. J’ai toujours eu ce problème d’inventer les textes que je ne comprends pas, comme vous devez avoir vu avec la chanson Djéké. Donc, c’est vrai, toute mon analyse est à jeter à la poubelle. Même le dilemme n’a plus l’importance que je lui ai accordée ; celle du paroxysme d’une gradation. Merci de m’avoir fait écouter plus attentivement ce que la chanson dit.

Antoine Nickel 13/03/2014 22:46

Bravo à tous les 2 pour avoir mis en évidence ce côté de la musique congolaise si peu valorisé.
Et merci à Simaro Lutumba de donner cette profondeur au texte si rare dans la chanson congolaise et presqu'inexistante aujourd'hui !

Sebop 13/03/2014 00:44

Cher Pedro,

Sans chercher à vous vexer ou à prouver quoique ce soit, permettez-moi de vous dire que votre démonstration ne peut être exacte car, viciée dès le départ à cause d'un problème de compréhension du premier vers.

En effet, Lutumba Simarro ne dit pas "Loboko ya souci elekaka molayi, mama" mais plutôt "Butu ko ya souci elekaka molayi mama", ce qui change tout et répond à la cohérence avec les trois vers qui suivent.

Toute la poésie de Lutumba est basée sur ce que l'on appelle de la "métaphore filée". Cette formule de style est comme une seconde nature chez les sages ou philosophes africains, car découlant de la verticalité qu'on nous offre dès l'enfance, celle de la compréhension de l'expression parabolique.

"Mwana ya mayele bateyaka ye, bobele se na masese",dit-on en lingala.

Si l'on devrait faire de la poésie comparative, on dirait que la démarche littéraire d'Honoré de Balzac dans "Le Père Goriot", par exemple, est identique à celle de Simarro Lutumba dans l'utilisation de la métaphore filée.

"Mais Paris est un véritable océan. Jetez-y la sonde, vous n’en connaîtrez jamais la profondeur. Parcourez-le, décrivez-le ! quelque soin que vous mettiez à le parcourir, à le décrire ; quelque nombreux et intéressés que soient les explorateurs de cette mer, il s’y rencontrera toujours un lieu vierge, un antre inconnu, des fleurs, des perles, des monstres, quelque chose d’inouï, oublié par les plongeurs littéraires"

Une oeuvre comme "Inoussa" est dans la même veine:

O Inoussa yeye
Ngonga ya nzanga ekabola mikolo
Ndenge mokili ekabola bikolo oo,
Baboti baponela ngai Zaïre
Nakeyi eee

Et, il y en a plein d'autres, Minuit eleki Lezi, Ebale ya Zaïre, Regina etc...

Par contre, la conclusion "Obima libanda mabe, ozonga na ndako mabe" est, en effet,un dilemme.

Dans tous les cas, comme on ne sort jamais indemne de ce dilemme qu'est Simarro, je vous félicite et vous remercie d'avoir ouvert cette caisse à outils qu'il nous offre depuis un demi-siècle.

Fraternellement, Sebop